Jeudi, 9 decembre 1875
Grande musique et grand monde, et grand chagrin toujours pour la meme raison.
Robenson, la Pointue mais jolie Americaine se promene en voiture fermee. Je sens quelque chose de particulier en la voyant.
Pas plus d'inconnu que sur la main. Olga se promene avec nous. A la Promenade on ne voit plus les Nicois de l'ete, ils se cachent on ne sait ou, meme Saetone ne se montre pas.
Les Sapogenikoff ont une loge pour ce soir, personne d'eux ne va, excepte Giro et nous allons a l'Opera. "Mignon", mais j'ai peu ecoute, Fiouloulou est venu, ensuite Pepino qui etait assez amusant car il copiait Audiffret. Pauvre modele ! J'etais gaie.
— J'ai envie de me poser ainsi, dis-je en avancant la jambe droite et en appuyant la main sur le genou, comme le Surprenant.
— Oh ! Mademoiselle, dit Gautier, ne faites pas cela, c'est la pose de Napoleon
— Vraiment ?
— Oui, tenez, voici Napoleon a Trocadero, voici Napoleon pensif, voila Napoleon soucieux, voila Napoleon content, et voila Napoleon ennuye.
Et ce disant il faisait l'une apres l'autre et d'une facon remarquable les poses du Surprenant. La derniere surtout etait frappante, et nous avons eclate de rire.
Bueno est non loin de nous, elle a une figure fort originale.
Les loges de Leon et du Surprenant sont vides, nous echangeons un coup d'oeil avec Olga, et ma tante se leve pour partir, au lieu de la suivre nous montons en courant l'escalier, appelons l'ouvreuse tout etourdie de notre fureur, lui ordonnons d'ouvrir la loge n 1 et de la toutes tremblantes et animees regardons le monde evacuer la salle.
Giro est en extase devant le petit canape sur lequel s'assied son bien-aime.
- Tiens, dit-elle, quand nous eumes rejoint ma tante et Dina, tiens, j'ai perdu mon bouquet !
Elle l'a laisse dans la loge de son Emile. Pauvre bete !
Je soupe avec Dina de dinde froide. C'est comme l'hiver dernier. Pour moi, l'opera, la dinde froide et Audiffret sont trois choses inseparables.