Mercredi, 1er decembre 1875
Je vois toute l'affaire. Galula n'a rien dit, il a trop d'esprit pour dire quelque chose. Cette belle nouvelle est inventée par Nina et Marie, ces grosses cruches stupides. A présent seulement je me rappelle combien de fois Marie m'a parlé d'une passion malheureuse de Galula pour moi. Barnola, ce ramasseur de tout, a été chez Nina et cette charmante singesse lui a parlé de Galula, et le grand cancanier a saisi cette nouvelle et s'en va bavardant. Voilà tout, c'est clair comme le jour, à midi.
Ce matin je suis allée me promener toute seule, il y a trop de monde pour sortir seule.
Bihovetz vient et nous allons à la musique. Il y a foule. Bihovetz et Varpahovsky, l'ex-aide de camp de ce grand-duc Nicolas qui a fait tant de scandale, sont près de nous.
Et voilà Audiffret qui s'approche de la voiture, sortant on ne sait d'où selon sa manière.
Il saute, bavarde et a l'air de s'en aller à chaque instant.
— Est-ce que vous êtes pour longtemps à Nice ?
— Pour huit jours je crois.
— Comment, vous repartez encore !
— Mais oui, dit ma tante..
— Et où.
— A Rome.
— Oui, à Rome, dis-je.
— Mais vous ne faites que voyager, Mademoiselle, c'est terrible vraiment ! Vous êtes un revolver !
Explique qui pourra ! Je suis un revolver ! Quel homme absurde.
— Et que faites-vous donc ? demande ma tante.
— Mais rien, je vais dîner, puis j'irai au théâtre et puis j'irai dormir. Je suis excessivement gentil quand je dors.
Triple sot !
Il s'en va et nous allons à pied, moi, ma tante et le général qui me fait rire en me faisant remarquer les différentes façons dont on me regarde, les hommes la figure, les femmes la robe.
Nous rencontrons le Surprenant avec Désiré et recevons deux beaux saluts; nec plus.
Rentrée je raconte mes lettres à Audiffret à Collignon et lui lis la prédiction de Cassandre, qu'elle trouve très bien mais fort lancée. Ce soir à l'Opéra, avec le général.
Je suis rouge et ne me sens pas jolie.
Le Surprenant est dans sa loge avec le vieux chien fourbu et tous les autres chiens viennent chez lui comme chez une dame ou chez un préfet.
Ricardo et Fiouloulou viennent nous voir.
Le fichu Surprenant sort à chaque entracte mais on ne le voit dans aucune loge.
Il ne s'occupe que de ses chanteurs. On donne "La Favorite", Pasqua chante comme un cœur.
Je ne suis pas désappointée, je ne m'attends plus à rien, mais ma tante est furieuse pour moi, elle croyait qu'il viendrait puisqu'il est venu nous parler à la musique.
Vrai, je ne comprends pas ces messieurs de Nice, ils se sont fait présenter, ont montré tant d'empressement, on les recevait et à présent pas un ne fait de visiste.
Avec la meilleure bonne volonté du monde je ne comprendrai jamais cela.
Le chien fourbu est maigre et vieux, mais il ressemble à son fichu fils. Ils sont beaux à voir ensemble.
Pauvre Prodgers est seule, personne ne vient la voir.
Manara me lorgne et deux autres dans la loge de Bibi en font autant.
A la sortie je ne vois que Désiré et Enoteas.
Je ne puis m'imaginer ce que fait Audiffret, il est tout drôle, il ne va chez personne, ne fait la cour à personne, ne s'occupe que des chanteurs. Peut-être attend-il l'apparition de Robenson qui, comme le premier temps à Spa, ne se montre pas.
Je crains de l'avoir trop regardé ce soir, mais nous sommes en face de lui, sans y penser on regarde devant soi. Il s'est tenu tout naturellement et n'a pas évité de me regarder, mais a même lorgné, mais caché derrière son père.
Comme cela, j'aime mieux, au moins je sais à quoi m'en tenir, il ne fait plus de grimaces et se tient comme les autres.
Je l'aime beaucoup moins, presque pas. Je suis tranquille, presque contente. Je me suis montrée gaie au théâtre. Je m'occupe de lui par habitude.
Dès à présent je ne veux plus m'occuper de personne, courir après personne.
Je deviens Galatée. Qu'on m'anime si l'on veut.
Comme cela au moins on n'aura pas l'air d'un chien battu, d'un chien fourbu.