Deník Marie Bashkirtseff

Je suis à Nice ! Depuis Paris jusqu'à Lyon nous étions dans la neige. Mais c'est drôle je ne suis pas transportée comme avant en arrivant dans ma ville.
A Toulon nous avons rencontré Collignon et nous l'amenons avec nous. Maman et les Sapogenikoff nous reçoivent à la gare. Les grands prennent un fiacre et nous rentrons en notre voiture. Dina me raconte de suite toutes les fois qu'on a vu Audiffret, et le grand scandale à l'opéra. Maman et Dina étaient là, ce soir, au n° 3, au n° 5 étaient Audiffret père et sa fille. Le Surprenant était dans sa loge, on frappe à la porte de notre loge, Dina ouvre, c'est Audiffret; mais au moment où il va lui tendre la main, il s'arrête, hésite et se rejette dans le corridor comme effrayé. Il venait de voir entrer Mme d'Audiffret, sa belle-mère, Dina regardait par le trou de la porte. Il s'est précipité vers sa belle-mère.
— Je veux Marie, dit-elle, je veux ma fille, je viens la chercher.
— Vous ne l'aurez pas, Madame !
— Je veux entrer dans sa loge, je veux ma fille et j'entrerai !
— Vous n'entrerez pas !
— Je veux entrer !
— Mais c'est pour faire un scandale, vous n'êtes pas habillée pour le théâtre.
— Je veux ma fille !
Alors se sentant épié, pâle comme un mort, il s'appproche de sa belle-mère et se mit à lui parler bas et italien les mains jointes, mais elle adossée au mur, toute en noir, enveloppée d'un long manteau et belle à faire peur, ne disait que ces mots: Je veux Marie, je veux Marie !
— Eh bien attendez, Madame ! s'écria d'Audiffret, Marie, dit-il en ouvrant la porte de la loge, votre mère est là !
— Pas possible ! s'écria Marie avec frayeur et dégoût et, refermant vivement la porte, vint se rasseoir auprès de son père.
Pendant ce temps Cresci et deux autres hommes et le malheureux Emile étaient dans le corridor. Cresci suant comme un bœuf, et suppliant Mme d'Audiffret de se contenir.
— C'était pitié à voir ce pauvre Emile, dit Dina, il était pâle comme un mort, il est entré chez lui, s'est montré là, puis installé chez les Arson, puis encore dans une autre loge, comme un fou, comme un perdu, et tâchant de se montrer calme. Quant au père et à la fille ils sont restés immobiles comme s'ils avaient peur de remuer, et enfermés dans leur loge, dont on gardait l'entrée.
— Nous sommes restées le plus longtemps possible, continue Dina, sous prétexte d'attendre la voiture; il ne restait au théâtre que nous et les Arson qui dans le salon d'en bas attendaient l'issue de la scène d'en haut d'où l'on entendait des cris et le bruit de meubles jetés, il a dû se passer là une scène terrible, il y avait, M. d'Audiffret, sa femme, sa fille, Emile, et deux hommes de loi. Les Arson attendaient parce qu'ils sont amis et ils savent tout.
— Eh bien, dis-je, je plains le malheureux Emile, et de tout mon cœur.
En ce moment nous arrivons devant le jardin public, il y a musique, et Emile est là, prêt à monter dans sa voiture. Il avait un long paletot jaune tout à fait Hamilton.
J'eus terriblement envie de retourner pour le revoir, mais je venais de la gare, et puis il a fait semblant de ne pas m'avoir vue.
J'arrive à la maison toute triste, nous bavardons de tout, des Audiffret, du scandale, de tous les autres. Galula va chez les Howard, Audiffret a lorgné Hélène qui rougissait comme une cerise. Mme Prodgers a pris Pépino et lui a montré au théâtre sa poitrine à peine couverte d'un voile.
Audiffret a été fort poli, s'est approché de la voiture chaque fois à la musique, mais n'a pas dit un seul mot de moi, et, au théâtre, dans la loge, il causait de tout comme d'habitude, mais lorsque par hasard quelqu'un m'a nommée et on a dit quelques mots de moi il s'est coupé et est sorti à l'instant.
— On lui a remis ce que vous avez dit de lui, me dit ma mère, et à présent il vous hait.
— Voyez comme cela se trouve, dis-je froidement, moi aussi je le hais.
— Mais lui vous hait, dit ma tante, de l'amour à la haine, il n'y a qu'un pas, ajouta-t-elle parce que Collignon était là.
— Il faut être si prudente, reprit ma mère, vous avez dit: Audiffret, c'est bon pour un tour de valse, mais pour le mariage, fi ! quelle saleté ! - et vous n'avez pas regardé s'il y avait des domestiques dans la chambre.
Peut-être a-t-elle raison, madame ma mère.
Ce qui est fait est fait. L'idée qu'il va aller chez les Howard, me glace, je ne dis plus rien et écoute les autres dans un état qui ferait pitié à chacun.
Les Sapogenikoff ont une loge à l'opéra. J'irai.
Je me baigne devant Olga, je lui lis ensuite mon œuvre sublime et puis nous nous habillons.
Je porte une robe de barège blanc, faite en chemisette un peu comme une chemise de nuit, ouverte devant comme par hasard et serrée à la taille par une large ceinture à l'enfant. Je suis fatiguée et pas aussi blanche que d'habitude.
Les Audiffret père et fils sont là. Qui sait ? Qui des deux est la victime, l'homme ou la femme ?
Peut-être qu'elle est une misérable, une femme dépravée qui ne veut ses enfants que pour avoir l'argent et faire du scandale. Il se peut aussi que le mari soit un homme affreux brutal (il est connu pour sa brutalité), débauché, grossier, qui la martyrise aidé de son fils.
Et qui sait encore, le diable sans doute, pas moi.
Cette scène dans le corridor du théâtre, cette femme si belle habillée de noir, adossée au mur et demandant sa fille, m'ont fait pencher pour elle.
D'un autre côté, Ah ! par exemple d'un autre côté il n'y a que le jeune homme. Le père est une brute, la fille une fille indigne qui a, devant les juges, raconté des horreurs de sa mère, on dit qu'elle avait été en liaison avec le prince de Monaco et qu'elle ne voulait plus la nommer sa mère.
Et qui sait, l'enfant est peut-être exaltée, enseignée à dire cela, persuadée par son père que sa mère est une mauvaise femme. Qui sait ? Toujours, qui sait. Je ne juge personne, je raconte cela parce que cette affaire, touchant un homme auquel je m'intéresse, me devient presque personnelle.
La salle est encore plus triste que d'habitude. Jamais depuis que je suis à Nice, je n'ai eu une soirée agréable à l'Opéra. Pépino me salue d'en bas et s'en va chez la Prodgers qui va sans doute ce soir lui montrer encore quelque chose de très beau.
Audiffret fils a l'air ébouriffé, je ne sais ce qu'il a fait, j'ai évité de le regarder. Je ne veux pas qu'il pense qu'il m'intéresse. Le père, si comme il faut, est beau à voir avec son fils.
Vers la fin, quand le vieux reste seul, je le lorgne, me cachant derrière Marie, je tâchais dans sa figure de retrouver les traits du jeune, il lui ressemble.
Personne n'est venu nous voir. La salle en général était laide et triste, nous rions à nous quatre malgré la tristesse générale.
Je rentre abrutie et indifférente, c'est le plus vilain état. J'aimerais mieux pleurer.
Oh ! les cartes ! ces maudites cartes qui me prédisent les moindres des choses.
Pour demain elles me promettent une très grande joie sur le cœur et que je verrai le roi brun. Eh bien je me suis arrêtée, je joignis les mains et fermai les yeux, tant j'étais heureuse en voyant ces cartes. Je ne veux pas dire que je l'aime et pourtant je fais comme si je l'aimais. Chaque fois que je suis prête à dire je l'aime, je recule. Je ne l'ai pas bien vu ce soir, sans binocle, je ne vois pas bien, et je n'ai pas osé le lorgner.
Mais c'est indigne de s'en occuper, me dis-je, c'est honteux, c'est sale, d'un homme qui ne me regarde même pas, qui s'est moqué de moi. Et je ne l'aime pas, et pourtant, en dehors de lui il n'y a pour moi rien en ce moment. Tout ce qu'il fait me semble bien. Je ne pense qu'à lui, je ne m'habille que pour lui, à chaque nouveau chapeau je pensais à Paris, quel effet je produirais sur lui; qu'il me parle, qu'il vienne et je me trouve parfaitement satisfaite, qu'il se montre attentif et je suis heureuse. Où il n'est pas, il n'y a rien pour moi. Je suis ses moindres actions, les moindres choses acquièrent de l'importance dites par lui, je me rappelle ses moindres mots, et souvent je parle comme lui, autant qu'il est possible sans avoir la voix masculine et basse comme chez lui.
Je n'ai de souvenirs que de lui, à chaque instant je trouve quelque chose à dire de lui, ou à répéter un de ses mots.
J'ai tenu à énoncer tout cela exactement. Concluez. Je sais bien ce que vous direz : Tu l'aimes ! Et peut-être vous vous trompez. Je ne l'aime pas, je le hais avec toute la force avec laquelle j'aurais pu l'aimer.
Il m'a humiliée, outrée, vexée, mise en furie, en rage et jamais je ne le lui pardonnerai.
Il ne se fiche pas mal de mon pardon ! Sans doute, mais je parle pour moi. Rien au monde n'efface chez moi la rancune que j'ai une fois gardée. Il me semble que s'il... non je ne dirai pas, ce serait trop bête; eh bien il me semble, que s'il faisait n'importe quoi, je n'oublierais jamais qu'il m'a un jour méprisée.
Comprenez-vous tout ce qu'il y a de blessant, d'affreux dans ce mot ! Méprisée !
Moi, je comprends, moi qui me souviens du soufflet que mon frère m'a donné il y a de cela plus de douze ans et qui, en m'en souvenant, suis aussi furieuse que si je venais de le recevoir à présent; moi, qui ai gardé au fond de mon cœur une espèce de haine pour mon frère, à cause de cet outrage d'enfant. Ce fut d'ailleurs mon seul soufflet mais, en revanche, j'en ai donné une bonne quantité à tout le monde.
J'ai voulu aimer Audiffret, il me méprise, je vais donc me mettre à le haïr et à lui faire à chaque pas, à chaque occasion des misères et cela pas à présent et ici seulement mais partout, mais toute ma vie. Ah ! il ne sait pas combien de méchanceté il y avait dans mes yeux cet après-midi, quand je me suis regardée dans la glace, moi-même j'en fus légèrement effrayée.
On peut tout pardonner, excepté le mépris. Je pardonnerais une cruauté, un emportement, des injures dites dans un moment de colère, une infidélité même, quand on revient et qu'on vous aime toujours, mais le mépris !
Ah ! trouvez-moi donc une femme, une vraie femme qui pardonne le mépris, qui ne déteste pas l'homme qui l'a méprisée !
Et moi misérable ! suis-je assez dédaignée, oubliée, suis-je assez méprisée par tout le monde ! Oh ! vrai il y a des moments où je désespère, je n'ai plus la force d'avoir du courage, quand tout me manque, quant tout me fuit, quand tout me fait la grimace ! Mais non, rien rien ! Ah ! oui les robes, les robes sont très réussies, et les chapeaux aussi ! ah ! ha ! voilà ce que j'ai moi, des robes !
Voyez quelle fille heureuse ! Mais de qui est-ce que je me plains ? un instant j'ai cru tout changé, j'ai eu tort. Tout est comme avant, nous sommes toujours rejetés, dédaignés. Oh ! non, rien n'est changé, absolument rien.
Audiffret n'est qu'un brin de paille auquel je m'accroche pour me plaindre des autres choses !
Dieu ! Dieu ! Est-ce qu'il ne fera pas cesser mon tourment ! Que je parte ! Mais à Rome ce sera la même chose ! Je suis maudite dans ce monde. C'est terrible à dire, mais plus terrible encore à éprouver.
Je n'ai plus la force, je n'ai plus le courage ! Dieu, Dieu ! mon Dieu changez donc mon existence ! Est-ce que je ne mérite pas de pitié ! Je vous prie tellement pourtant.
Mon Dieu vous êtes mon seul refuge ! Aussi je viens toujours à vous, descendez donc un peu vers moi !