Deník Marie Bashkirtseff

Ah ! que c'est embêtant la vie, quand on n'a pas trois cent mille francs de rente.
Nous étions chez mes embellisseurs et aussi chez Binder, demain nous déciderons les voitures. Puis je suis allée chez Berthe avec laquelle je suis toujours en correspondance, j'ai passé presque une heure chez elle; nous sommes toutes les deux sur un drôle de pied, pas d'amitié comme entre jeunes filles, nous sommes de simples connaissances.
Il fait un froid adorable, mais laissons cela, arrivons au soir, nous n'allons pas au théâtre et recevons une lettre de maman, avec un extrait du journal, où l'on parle de l'ouverture de l'Opéra à Nice, et où l'on dit un tas de belles choses de nous. On s'occupe donc de moi ! Mais passons, maman a encore été à l'Opéra, il y a eu je ne sais quelle erreur pour la loge, et le vieux Audiffret est venu lui donner une loge à côté de lui. Puis tout le monde sans exception est venu la voir, elle était avec Dina et Olga. Girofla est venu aussi. Tout le monde a demandé de ma tante et de moi, Girofla pas un mot, tout comme s'il ne nous avait jamais connues.
- D'où je conclus, écrit, maman, qu'il n'est pas indifférent, car, s'il l'était, il aurait parlé et demandé comme tous les autres. Nous l'avons encore vu à la musique et il s'est approché de la voiture.
A la lecture de cette lettre je fais mille extravagances, à l'ébahissement de ma tante, ce qui m'amuse surtout c'est Audiffret, Papa, qui est venu parler à ma mère et lui donner une loge !
Aussitôt, je prends une feuille blanche et écris en déguisant mon écriture, une lettre à Alexandre Dumas.
Monsieur,
Voici une histoire récente et vraie dont votre merveilleux talent pourra faire un drame ou un roman remarquable.
Un monsieur riche, âgé de quarante-cinq ans, a épousé en Espagne une jeune fille de seize ans. Il la ramène dans son château en France. Le monsieur étant veuf, il avait un fils âgé de huit ans. Cet enfant au bout de quinze ans devient un jeune homme de vingt-trois ans. Il est beau, fougueux, gâté mais loyal et bon. Sa belle-mère a trente-et-un ans à peine, elle est belle. Ils s'aiment et... elle a un enfant.
Poursuivie par le remords, elle ne peut plus supporter la présence de son mari qui ne sait rien. Elle se fait surprendre avec un autre, le mari tire sur elle, mais ne l'atteint pas, elle s'enfuit dans un couvent où le mari va la poursuivre, il veut lui faire un procès, lui reprendre ses enfants, sa fille aînée a quinze ans, on peut en tirer un parti merveilleux.
Il y a aussi une entrevue entre le jeune homme et la femme où il veut la ramener à une réconciliation avec son mari, où il lui montre tout le scandale qui résultera pour ses filles de cette rupture.
Cela finit par une séparation de corps et de biens, mais si vous voulez vous pourrez faire mourir qui il vous plaira, excepté le jeune homme qui se porte très bien.
Répondez-moi, Monsieur, par la petite correspondance du "Figaro" si vous croyez comme moi qu'il y a quelque chose là dedans aux initiales T.P.L.
— C'est méchant et absurde, dit ma tante.
— C'est plus que méchant, plus qu'absurde, c'est lâche, mais que voulez-vous ? Et d'ailleurs est-ce que tout le monde ne sait pas cette histoire ?
— Oui, mais on n'en parle pas, et si on n'en parle pas, ce n'est pas à cause du vieux qui est un fou, un imbécile et que tout le monde connaît pour tel, mais à cause du jeune qu'on aime, qu'on estime, parce que... parce qu'il n'a fait de mal à personne.
Ce qu'elle dit là est vrai. Ce n'est que depuis l'apparition de Bibi dans le monde qu'on a laissé tranquille le vieux.
— Pourquoi a-t-il l'air si farouche, demandait un jour Collignon à Barnola.
— Parce qu'on lui a beaucoup jeté la pierre.
— Ah !
— Oui, ce n'est que depuis que le fils va dans le monde qu'on a commencé à bien le regarder, le fils le fait et se fait respecter.
Est-ce vilain ce que je fais, ou non ?
Cette lettre, c'est absurde et méchant, comme dit ma tante.
Si j'étais certaine que cette lettre lui ferait du tort, lui donnerait des ennuis je n'hésiterais pas un instant, je l'enverrais de suite, mais elle peut être inutile, et alors pourquoi. Si Dumas fait un roman ou un drame, on en parlera, on le saura à Nice. Audiffret sera furieux. Ah ! s'il l'était seulement !
[En travers: Dieu que c'est bète et provincial !!!]
Là, ne me croyez pas une basse et vile créature. Je suis exaltée et je ne me rends pas bien compte. J'attendrai à demain. Mais je suis déjà vile et basse d'avoir eu une pareille idée, et de ne pas l'avoir chassée à l'instant, et d'hésiter encore à présent. Si j'hésite c'est que je n'ai pas l'adresse d'Alexandre Dumas, pas pour autre chose..
J'écris aussi à ma mère:
Nous avons reçu votre lettre contenant de si graves nouvelles, mais vous avez oublié le principal; que fait ma cousine Miss Robenson, la Pointue Américaine ? Vous savez que j'ai fait sa connaissance encore à Spa.
Bueno va à Nice, Winslow et sa mère aussi, je leur ai parlé ce soir assez longtemps, ils sont dans le même hôtel que nous. Ce sera plein d'intérêt.
Comment est-elle ma cousine Robenson ?
Pourvu qu'elle n'aille pas s'habiller en blanc, ça lui irait, elle est si pointue !
Je pense que nous resterons encore quelques jours ici, nous attendons la réponse de Malaussena, il faut en finir avec le fichu-Duval.
Il fait froid, j'ai vu Berthe, nous avons reparlé de Sommier, il paraît qu'il est sourd. On a aussi touché deux mots de Pertusati.
C'est abracadabrant, les toilettes dans "Les scandales d'hier". "La Vénus de Gardes", on dit, Berthe m'a dit qu'on ne peut pas voir cela, c'est mal joué et excessivement sale.
Enfin, je trouve que c'est bien embêtant la vie quand on n'a pas trois cent mille francs de rente. Manquer d'argent, ce n'est pas du tout plein d'intérêt.
Comment ! Vous êtes restée au théâtre à côté de la fichue fille qui médit de moi. C'est une horreur, inventez-moi donc un moyen de la rosser. Je lui en veux terriblement, c'est une sale créature. Dina a-t-elle expédié mes lettres ? Il faut qu'elles soient reçues avant mon arrivée.
Si vous verrez Saëtone, dites-lui bien des choses de ma part, mais à personne d'autre.
Au revoir,
Marie.