Deník Marie Bashkirtseff

J'ai fait les cartes pour moi et jamais je n'ai vu plus brillant assemblage. Voyage, amour, richesse, mariage, réalisation complète de tous mes désirs, grande société, amour d'un roi brun. Pardi ! mais doutes. Cela je ne puis éviter, je doute toujours.
Nous allons au bain avec maman, Dina et Marie se baignent. Je suis en cette divine, bien qu'usée, robe blanche et je me détache si bien de toutes ces personnes, et par la taille, et par l'air, et par le port, et par l'habillement !
Le diable veut que Girofla paraisse au bain, moi craignant les regards fulmineux des Durand et des autres, je rougis, je laisse tomber mon livre, et pour cacher cette stupide rougeur je me penche à I oreille de maman et lui parle bas, je lui disais que je rougissais et que je me penchais pour qu'on ne le voie pas. C'était stupide !
Et le Niçois n'entre pas, nous le rencontrons en sortant.
— Oh ! ho ! ho ! fit-il en regardant que le livre que je tenais était l'Histoire d'Hérodote.
Et Marie ? Olga et Dina de répéter en chœur Oh ! ho ! ho ! ho ! Je ne savais où me mettre. En plaisantant j'ai dit ce matin que ce serait drôle de répéter chaque fois après lui Oh ! ho ! ho ! ho ! Il fait cela très souvent. Et voilà que ces bêtes de filles !.. Il faut les tenir ferme, c'est comme de jeunes chevaux: on perd la tète et on ne sait ce qu'on fait soi-mème.
Audiffret demande plusieurs fois si nous allons à la musique, et là il vient près de la voiture et ne la quitte plus jusqu'à ce que nous partons. Galula est près d'Olga de l'autre côté. Ce notaire est en coquetterie avec la petite fille. Que Dieu les bénisse !
On parlait de jardins:
— J'ai une très curieuse plante à vous faire voir et je voudrais que vous devinassiez d'ou elle vient.
— Nous l'avons simplement volée, a la bêtise de s'écrier Marie.
Et on lui raconte qu'on est allé le soir enveloppé de manteaux voler cette plante. C'est stupide.
Craignant qu'il ne pensât que cette plante a été prise chez lui je lui dis que c'était à la Promenade.
— Alors, c'est à la Promenade des Anglais ?
— Oui. Entre le pont Magnan et chez vous.
— Je ne sais pas.
— Et vous êtes entrée au jardin.
— Non.
— Alors vous l'avez prise à travers la grille.
— Je ne sais pas.
— Voilà que vous voulez me dérouter maintenant !
— Non je vous assure.
— Et la grille est verte.
— Grise.
— Non, verte avec des machines dorées, et il y a un portail.
— Chaque grille a un portail.
— Non, mais celui-ci est autre chose. Je sais où cela est.
— Vous ne le direz pas, dis-je en le regardant en face. C'est vilain.
Rentrés, maman va dans la salle à manger et nous sur la terrasse.
Le petit passe et nous le voyons s'arrêter devant n° 77 et examiner la place. Il retourne et s'arrête devant nous.
— C'est une petite plante grasse ? demande-il.
— Je ne dis rien mais mes Grâces répondent toutes sortes de choses.
— Avec des épines partout ? continue le petit.
— Non, non.
— Vous dites cela pour me dérouter.
— Pas du tout.
— C'est une petite machine, une plante grasse, dit-il.
Les autres allaient répondre lorsque je dis d'une voix simple et calme :
— Oui, avec beaucoup d'épines.
Il me regardait en face.
— Et qui piquent très fort, continuai-je.
Le pauvre enfant a rougi jusqu'aux oreilles.
— Comme vous rougissez, Monsieur.
Je ne sais plus ce qu'il répondit, rien de clair dans tous les cas. Puis on se sépare.
— Bonjour, au revoir Mesdemoiselles.
— Bonjour.
Pauvre garçon. Je regrette cela. Mais comment faire avec ces pies que j'ai autour de moi et qui me font faire des bêtises.
Le pauvre enfant, pour lui Gioia était en effet une épine qui pique très fort. Il se croyait duc de Hamilton en prenant la femme qu'il avait abandonnée et en imitant son équipage et ses bottes. Avec Gioia cette manie de copier lui est passée. Et c'est très bien, il était drôle.
Que le duc de Hamilton reste ce qu'il est et qu'Emile Audiffret reste ce qu'il est, de même, sans chercher à paraître ce qu'il ne peut pas être, ce qu'il est impossible qu'il soit.
Maman semble revivre dans moi et se souvient du temps où elle était demoiselle, et courtisée I ! Eh bien elle a quelque expérience et se connaît en ce qui concerne les jeunes filles et les jeunes gens; eh bien, elle dit qu'en entrant Audiffret m'a lancé un regard perçant auquel on ne pouvait se tromper et, en un mot, que je l'ai. Tant mieux, tant mieux. Mais j'ai ces éternels doutes. Les doutes valent mieux qu'une stupide sécurité.
Je crois aux cartes.
Le jour de la séparation des vieux Audiffret je les ai faites pour le jeune, et elles ont dit, trouble, chagrin et ennui à cause d un roi et d une dame de trèfle. Aujourd'hui je les ai encore faites pour lui et elles me dirent tant de belles choses, que je ne veux même pas les dire, mais cela finit toujours par des doutes. C'est très naturel. Et il doit douter bien plus que moi. D'ailleurs sauf quelques petites choses les cartes furent les mêmes pour moi et lui.
Je remercie Dieu de m'avoir envoyé cette charmante distraction. A Nice en été je serais morte de tristesse et d'impatience de partir.
Je veux bien partir même à présent, non seulement je veux bien mais je désire ardemment partir; et puis quelque chose me dit que si je pars je ne cesserai pas de voir Girofla.
Vraiment Dieu est trop bon, j'ai demandé un petit roman pour cet été et...