Jeudi, 4 mars 1875
Nous quittons enfin ce cher San Remo, avec quelque regret à cause de maman. Mais qu'on s'imagine une chose, c est que le petit cuistre polonais était là et que sa mère a parlé à a mienne de marier son fils. Par un bonheur sans pareil je suis venue à San Remo quelques heures après qu'il en était sorti.
A deux heures à Monte-Carlo, après la maudite ville d'où je sors Monte-Carlo me paraît plus splendide que jamais et je l'admire comme si je le voyais pour la première fois. Aussitôt nous allâmes déjeuner ce qui fut un grand soulagement pour moi qui n'ai pas mangé depuis dimanche. Tout me parut admirablement servi et je sortis de table de la meilleure humeur du monde. Sacha conduit les enfants au jardin et moi je mène Nadinka dans les salons. Nous étions près d'une table de trente-et-quarante lorsque je sentis qu'on me regardait, je regarde à mon tour, c'est Furstenberg, l'homme au chapeau, je pressai imperceptiblement le bras de Nadinka et nous nous en allâmes, je me sentais rougir, mais le regard de ce blondet me suivait, en sorte que je crois qu'il m'a vue rosir. Un peu plus loin, je rencontre sa sainte famille, qui aussi s'impose à tâcher de me regarder, la vieille ouvrit les yeux plus que les autres. Je ne sais pourquoi il me déplaît d'être ainsi examinée par eux.
Je conduisis ensuite nos Russes au concert puis je leur montrai le Tir et toutes les terrasses.
A quatre heures et demie, nous partons et arrivons à cinq heures et demie en notre bonne ville de Nice, la plus exécrable de toutes pour notre position impossible.
Je suis fière de ce que je n'oublie un instant ni mon humiliation ni mon amour. J'écris jusqu'à deux heures et me couche sans penser à rien.