Deník Marie Bashkirtseff

Je me suis promenée avec Gioia (le singe) et avec Walitsky mais je ne me sens plus aussi bien que les autres jours. Je n'ai rencontré que le Hongrois que j'ai vu hier, Walitsky le voit à la roulette. D'ailleurs ici il n'y a encore personne.
J'ai reçu ma robe de drap gros bleu de Worth, elle est jolie.
J'ai définitivement placé mes livres dans deux placards et ma chimie dans le troisième, tous les quatre murs de la chambre sont couverts [Rayé: de tablea] d'études de moi et de Dina, c'est pittoresque.
Le soir on a parlé de mon cheval et chacun le critiquait et le maltraitait sans jamais l'avoir vu. Mais c'est l'habitude, on ne peut pas avoir une chose sans qu'elle ne soit abîmée et déchirée d'avance par tous, et sans que toutes sortes de tiraillements ne m'altèrent le plaisir de l'avoir et ne me fassent penser: Pourquoi mon Dieu, tout est ainsi empoisonné d'avance pour moi ? On dirait que c'est un ensorcellement, et que j'aurai tout ce que je désire mais tout sera empoisonné et je n'aurai pas de plaisir en l'ayant.
Vraiment cela me désespère énormément plus que je ne sais le dire.
Maman dit qu'on se moque en demandant dix mille francs. Georges dit qu'on peut avoir un magnifique cheval pour mille francs, papa dit aussi quelque chose, Walitsky aussi et tout le monde aussi !
Pouquoi donc ai-je un caractère aussi malheureux ! Pourquoi n'ai-je pas la force de ne pas entendre ce qu'on dit par méchanceté et ou pour dire quelque chose, ou pour me chagriner ou pour avoir la satisfaction de taquiner quelqu'un !!!
Maintenant on (ce maudit on !) a tant dit que je ne sais si je dois acheter le cheval, j'hésite, s'il faut que ma tante écrive ou non. J'ai peur et il me semble aussi qu'on nous a trompés, que ce cheval est laid, là franchement dans moi-même je ne sais pas dire si le cheval est beau ou laid et s'il me plaît !!
C'est fort malheureux. Mon Dieu, faites qu'on ne me poursuive pas, donnez-moi moins de choses mais faites qu'elles ne soient pas empoisonnées d'une façon aussi révoltante.