Dimanche, 27 septembre 1874
Nous sommes de nouveau en retard pour l'église mais en chemin rencontrons M. Tchernichoff, celui qui était dernièrement à Nice; celui qui a épousé Mme Ketly, qui dit-on, a empoisonné sa première femme, pas le docteur Tchernichoff enfin. Il nous propose de déjeuner ensemble et nous allons au café Riche. De là aux courses, il vient avec nous, il est agréable mais de si mauvaises manières que je me retenais pour ne pas lui dire de ne pas tant gesticuler et vociférer.
Les courses sont beaucoup plus amusantes que dimanche dernier sous le rapport du monde. Le blanc Doria y était et beaucoup d'autres, j'ai rapporté le programme. Nous partons avant la fin et laissons Tchernichoff au Grand Hôtel puis retournons voir le retour qui était très beau. La duchesse de Mouchy me regarde toujours, est-ce qu'elle aussi voit que je suis pâle ? Je fais tout ce que je peux pour ne plus l'être ! Mon Dieu, toutes nos connaisances ne [Rayé: font que] me parlent que de ma pâleur.
Mais voilà que dans une élégante voiture passe de Gonzalès, avec Madame, Mathilde et Rémy, et me compose un magnifique sourire, il a l'air content de me voir et j'aime cela.
Toute la famille m'a aussi très cordialement saluée, mais Rémy n'a pas souri, décidément je ne lui plais pas. Nous les vîmes encore une fois et les saluts et les sourires furent répétés.
Ma figure est mieux aujourd'hui et je me sens bien.
Mon Dieu, faites-moi de nouveau rose et fraîche ! Je suis déjà mieux, [Rayé: mais] je n'ai pas de patience, mais ce qui a été fait pendant quatre mois ne peut se défaire en une semaine. Je m'abîmais quatre mois et je n'ai commencé à m'arranger que depuis une semaine ! Mais tout de même je prie, je suis si lasse de ces :
- Comme vous êtes pâle
- Pourquoi vous êtes pâle ? etc.
Et en vérité je ne sais pourquoi je suis pâle ! Je n'ai commencé à me sentir malade qu'à Spa vers la fin, et sans cause, sans raison !
Mais je crois qu'il y a presque un an que c'est commencé. J'ai beaucoup travaillé cet hiver, je dormais à peine sept heures, souvent six heures seulement.
Enfin, je n'ose attribuer à cela, mais je pense que mes folies [Rayé: pour le] à l'occasion du mariage du duc de Hamilton m'ont un peu secouée. Car j'étais plus étonnée et bouleversée qu'on ne saurait le croire. Depuis ce jour je devins plus timide, je craignais toujours qu'on ne m'en parlât, je me sentais toute faible et étrange. Je pensais souvent, je parlais plus rarement. En un mot j'ai changé, je ne sais si ce changement était visible aux autres, mais je sais qu'en dedans j'ai changé.
Je ne saurais mieux expliquer que par la goutte d'encre dans de l'eau, mon changement.
Moreno était à Saint-Germain, hier il était chez nous mais n'a trouvé personne.
Le cheval de Maurice est vendu, je le regrette il me convenait.
J'ai vu le prince de Mme Bravura, comme je le nommais à Nice. De Paris je n'ai aucune envie d'aller à Nice, j'aime tant Paris ! De mon voyage à Londres il ne me reste que la fumée, tout dans la fumée, et je vois ici Paris clair et brillant.
Worth m'a envoyé la robe blanche qui est admirable; Jamais Laferrière ne saura faire le corsage comme lui. Et en voyant cette robe si jeune, si simple, si élégante si noble et comme il faut, je crois que j'aime mieux Worth. Laferrière manque de noblesse et de comme il faut, jamais je ne pourrais me figurer une cocotte habillée par Worth, tandis qu'en les robes de Laferriere on a toujours un certain air galant.
J'ai pleuré en mettant pour la première fois ma robe grise, quand elle avait une queue noire, tant je ressemblais à ces femmes depuis que la queue (depuis le premier jour) n'est plus, la robe est plus comme il faut mais elle garde assez de cet air pour qu'on se permette de me regarder le premier moment pas comme j'aime.
Décidément ayant bien raisonné je préfère Worth, ses robes imposent malgré la simplicité que je veux. Les robes de Caroline sont ravissantes mais elles manquent de noblesse. Et dans tout, partout et toujours je cherche la grandeur, la noblesse et tout ce qui impose.
Je n'aime pas les petitesses ni les choses gentilles, car elles perdent devant les grandes et les belles.
Malheureusement je ne suis que gentille, by all means.
Eh bien ? Je perdrai devant les grandes et les belles ! Que faire ?
Mais au moins je m'habillerai comme j'aime, et d'ailleurs je ne suis gentille que de figure, tout le reste peut être classé dans le grand et le beau. Avec des talons un peu plus hauts, un chapeau de dame et une robe longue je serai presque grande.
C'est ma malheureuse figure qui ne peut être belle ! Quel ennui !
Et même avec de la bonne volonté et si j'ai le bonheur d'être à la mode tout ira bien. Il y a des femmes plus laides que moi qu'on a fait passer pour belles, je ne désespère donc pas.
Les hommes sont si bêtes ! Le monde est si frivole !