Journal de Marie Bashkirtseff

Je suis sortie à cinq heures du matin pour faire une esquisse mais à six heures il y avait déjà du monde et je suis obligée de m'en aller furieuse. Ils étaient vingt autour du fiacre fermé pourtant.
L'après-midi je parcours de nouveau les rues, rien ne tient plus !
Maman a été chez Bastien seule, il lui a paraît-il dit qu'il emploiera le quart de son existence à m'être agréable s'il guérit. D'abord je suis convaincue que maman invente ou arrange et ensuite s'il a dit ça, tant pis.
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Il y a Mme Mackay, et moi il me prouvera sa reconnaissance en m'aidant à obtenir une médaille.
C'est amer.
Voilà que les paroles que j'appelais me font éprouver un malaise très vif, une grande jalousie... Presque du chagrin.
Il pense peut-être que nous désirons avoir un tableau gratis. Fi ! l'horreur. Il nous le donnera. Mais...
Mme Mackay ou une autre.
Aujourd'hui, il lisait un roman anglais, elle est anglaise ou américaine, enfin elle parle anglais et il lit un roman anglais. C'est qu'il pense à elle... Et alors tout ce que peut dire d'amical sa bonne mère et lui et Emile, tout ça n'est rien, c'est à côté. Je vous ai parlé ailleurs de ma rapacité en fait de sentiments. J'ai même jadis comparé Bastien aux grandes capitales dont l'approche me remplissait de trouble, [Rayé: d'inquiétude], de chagrin. Eh bien comment voulez-vous... quand on est jaloux de simples amis, car je le suis, comment voulez-vous... Au fait ici ce sont aussi des amis mais avec quelque chose de plus.
Maintenant qu'il est reconnaissant c'est très désagréable.
Je vais au Bois.
Mardi 1 2 août 1 884
En somme mes amis, tout ça signifie que je suis malade. Je me traîne et je lutte mais ce matin j'ai bien cru être sur le point de capituler, c'est-à-dire me coucher et ne plus rien faire. Alors tout de suite il est revenu un peu de force et j'ai encore été chercher des choses pour le tableau.
Ma faiblesse et ma préoccupation m'éloignent du monde réel, jamais je ne l'ai compris avec une telle lucidité, lucidité au delà de ce que je puis donner d'ordinaire. Tout cela apparaît en détail et avec une clarté attristante.
Moi, étrangère, ignorante et trop jeune en somme j'épluche les phrases mal tournées des plus grands écrivains et les inventions bêtes des plus célèbres poètes. Quant aux journaux je ne puis en lire trois lignes sans me révolter. Non seulement parce que c'est un français de cuisinière mais à cause des idées... Il n'y a rien de vrai ! Tout est convenu ou payé !
Pas de bonne foi, pas de sincérité !!! Nulle part. Et quand on voit des hommes honorables qui pour obéir à l'esprit de parti disent des mensonges ou des bêtises qu'ils ne peuvent penser II! C'est... à vomir.
L'en était là d'son monologue
Quand un grand bruit se fit soudain C'étaient de très habiles marins Qui s'amenaient sur une pirogue
La baleine saisie d'effroi Jeta ('prophète à la dérive, Et s'en alla mais pleine d'émoi Nagea vite vers une autre rive C'est ainsi que finit l'aventure Alors Jonas qu'était très fort Il fit mettre dans les Ecritures Et envoya une note au Sport.
J'ai fait ce couplet remarquable pendant le dîner devant Saint-Amand qui est enchanté.
Nous sommes rentrés pour dîner en sortant de chez Bastien, toujours couché mais le visage tranquille et les yeux clairs. Il a des yeux gris dont la beauté ravissante échappe naturellement au vulgaire.
Me comprenez-vous bien ? Des yeux qui ont vu "Jeanne d'Arc". Nous en parlons. Il se plaint de n'avoir pas été assez compris... et je lui dis qu'il a été compris de tous ceux qui ne sont pas des brutes et que Jeanne d'Arc est une œuvre dont on pense des choses qu'il est impossible de lui dire en face. Ah ! si j'entendais bien II!
Il me parle autrement qu'à maman, Dina ou ma tante et me parle de choses [Mot cancellé] élevées, et moi qui... Car il m'arrive de ne pas entendre !!
Ça c'est si atroce que je ne peux rien dire.
Il me parle de mon tableau et je le re-entrevois de nouveau, seulement comme il pense comme moi il me conseille de faire ce que j'avais déjà l'intention de faire et c'est gênant, il pourra croire que je le suis absolument.
- Ne m'endoctrinez pas trop, je pourrai vous écouter et je ne veux pas.
J'étais en blanc avec une petite capote coulissée en batiste. Mais il ne me voit pas.