Journal de Marie Bashkirtseff

Quand je vous servirai des phrases attendries ne vous y laissez pas trop prendre.
[Mots noircis: A propos de Bastien], mais je ne l'aime pas du tout, moi qui en parlais avec des tendresses maternelles. C'est un amusement [Rayé: voilà tout]. Les deux moi qui cherchent à vivre, l'un dit à l'autre: mais éprouve donc quelque chose sapristi ! Et l'autre qui essaye de s'attendrir mais toujours dominé par le premier, par le moi-spectateur qui est là en observation et absorbe l'autre. Et ce sera toujours comme ça ?
Et l'amour ?
Bien, vous savez, il me semble que c'est impossible quand on voit la nature humaine au microscope. Les autres sont bien heureux, ils ne voient que ce qu'il faut.
Voulez-vous savoir ? Eh bien je ne suis ni peintre, ni sculpteur, ni musicien, ni femme, ni fille, ni amie.
Tout chez moi se réduit à des sujets d'observation, de réflexion et d'analyse. Un regard, une figure, un son, une joie, une douleur sont immédiatement pesés, examinés, vérifiés, classés, notés. Et quand j'ai dit ou écrit je suis satisfaite. Si je savais écrire je serais certainement un grand écrivain car sans que je m'en doute, instinctivement, involontairement, fatalement tout revient là
Tout aboutit à trouver le mot juste. Alors je suis contente.
Ce cuistre de Guy de Maupassant exprime quelque part fort bien ce que je viens de dire, en lisant cet article j'ai même eu quelque respect pour lui, songez-donc un homme qui sent ce que je sens.
Oh ! que la vie est courte et misérable. Peinture ! Si je veux en faire proprement, il me faut m'y consacrer tout entière. Et le reste ? Que deviendra la littérature ?
Pauvre littérature ! Zola et Balzac n'auront donc pas une sœur ?
Je me ficherai donc même de moi !