M. Kartsoff consul général de Russie, est venu faire une visite hier. Maman en est affolée de joie; il a fallu que je descende au salon.
Mais je deviens malade à force de ne rien faire.
En courant après mes lutteurs je perds tout mon temps, je traîne sur les canapés, je change de fauteuil, je m'endors. Et le résultat de cette inaction est un énervement absolument affolant.
D'autant plus que je vois ma famille ravie de ce que je me repose.
Ces idiots pensent que j'ai déjà assez travaillé dans ma vie et qu'il ne faut plus faire autre chose qu'un tableau de temps en temps. Je semble de leur avis en ne faisant rien et cette espèce de complicité m'enrage à en devenir sérieusement malade.
Vers six heures nous allons rue Legendre, il était sorti, nous allions nous en aller lorsque ce grand homme est arrivé en fiacre avec sa mère, des pliants et des plaids. Ils reviennent du Bois où ils ont été donnés à manger aux canards.
Nous sommes comme de vrais grands amis, il accepte tous les soins avec cette belle tranquillité qui me confond toujours un peu.
Je sais bien que je me pose en humble admiratrice et disciple et lui joue le grand maître... C'est égal, sa mère, maman ou Dina lui rendent de petits services sans qu'il s'en étonne ou fasse une différence. Oui, nous sommes amis et pourtant il n'y a pas d'expansion, cela tient peut-être (d'abord à sa sale nature) et ensuite à sa maladie; aussi je laisse les autres lui faire la cour et ne bouge pas. Il paraît que nous avons mille manies communes, et il nous raconte comme un vieux malade qu'il est: je suis comme ça ou comme ça, et maman dit: c'est comme Marie, et sa mère répète: Mlle Marie est comme cela, tu vois ! C'est vrai, les mouchoirs par exemple, je ne sais jamais où les prendre, je les égare, j'en sème partout et souvent j'en trouve tout à coup cinq ou six dans ma poche, c'est que maman m'en a mis un, Rosalie un autre, Dina un troisième, etc. Eh bien c'est absolument comme lui, et la cuisine, il a des caprices de malade, des choses dont la forme ou la couleur lui déplaisent... Un jus qui sortait à droite de la côtelette et qui lui semblait... Enfin c'est absolument comme moi. Je ne sais pas dire ce que je veux manger et après je suis mécontente. Et pour plusieurs autres choses. Vous croyez que ces ressemblances me ravissent ? Ça m'est égal. [Rayé: Seulement devant les autres avec lequel]
Je pense pourtant à découvrir ce qui pourrait lui être agréable. Mais je l'aurais fait aussi bien pour Tony, Julian, S, Y, Z, si je leur voyais cette belle confiance. Il s'est laissé tondre, on lui demande voulez-vous ceci ou cela, et il répond oui ou non comme à sa mère.
S'il nous aime et nous considère comme des amis... je voudrais quelques paroles chaudes... C'est peut-être pas dans sa nature.
Tout au désir de guérir il ne s'anime que pour raconter ce qu'il a mangé ou ce qu'il pourrait manger. Et [Mots noircis: pas tout] simplement: "je viendrai déjeuner chez vous" avec un air sérieux sans un mot de politesse banale.
Seulement ne fixez pas de jour, je les connais les déjeuners qu'on offre, je les connais, je veux ce que je trouverai, l'imprévu; mais les déjeuners d'invités sont tous les mêmes.
— Bon, vous n'êtes toujours pas plus difficile que moi et puisque je déjeune à la maison tous les jours, vous trouverez bien quelque chose.
— C'est ça.
Seulement comme je ne lui parle jamais de ma peinture, il me dit que c'est non seulement très bête mais encore peu gentil. Et comment lui en parler avec maman et Dina et les autres... Il faudrait pour cela... Du reste ma famille me gêne toujours. C'est sa mère qui est une brave et bonne femme, elle me plaît mais elle doit l'ennuyer comme m'ennuie la mienne... Pourtant...
Il me fait penser à Dupuis dans le rôle d'un M. Médard, aux Variétés. Un calme inaltérable avec lequel l'acteur arrive à des effets comiques extraordinaires.
— Qu'est-ce que vous faites-là M. Médard ?
— Rien Monsieur le chef,
— Comment rien ?! Vous me regardez !
— Je vous regarde Monsieur le chef.
— Mais je m'en vais M. Médard !
— Je vous regarde partir Monsieur le chef.
Et à un autre moment où il entre au milieu d'une scène et surprend je ne sais quelle conversation importante, un autre acteur aurait des grimaces ou des éclats de voix, Dupuis dit très simplement: je viens chercher mon mac-ferlan !
Mais que de choses dans cette bonhomie. Mon frère Paul est un peu comme ça mais c'est sans malice; il ressemble à Dupuis aussi physiquement. Quel artiste que ce Dupuis (des Variétés) il sauve les pièces les plus ineptes.
Ce Jules a un peu de ce calme, un calme d'enfant malade et quand il allait bien, ça avait un caractère sournois.
J'ai touché [à] Meissonnier, il l'a défendu très mollement et nous sommes tombés d'accord. C'est que réellement je pense que Meissonnier est extraordinairement surfait. C'est curieux comme tout le monde est d'accord pour l'appeller grand, on a l'air de l'avoir choisi comme un dérivatif pour mieux démolir les autres. On prend Meissonnier et on tape avec.
Il me semble ce soir que j'ai beaucoup d'esprit et que je fais deux ou trois mots par jour qui sont absolument perdus... Hier à dîner on parlait d'une Mme Merle qui a été dit-on je ne sais quoi, concierge...
— Laquelle est-ce demandait-on ?
— Mais celle qui avait aux Italiens une loge de face...
— Vous voulez dire une face de loge.
Mais on venait de servir une timbale, Gavini en fut enthousiasmé et... c'est peut-être pas spirituel du tout.
Je ne sais rien et ne vois la nécessité de rien.
Ce matin j'ai cru que j'allais avoir le choléra, j'avais mal au cœur, un frisson... Alors j'ai pris du Laudanum, j'en ai fait prendre à Angélique, à Rosalie et j'en ai même offert au modèle, Edwige.
Jules en a acheté aujourd'hui un flacon, pareil au mien.
Mais il n'a pas l'air de se livrer... Est-ce parce qu'il est malade ou simplement parce qu'il accepte nos soins sans enthousiasme, ou est-ce sa sale nature ?..
C'est que en réalité nous nous sommes vus très peu et si nous sommes intimes c'est par le frère, par la peinture... par notre admiration, mais en somme nous nous connaissons encore peu... Moi par exemple qui parle pour lui de se livrer, je ne me suis pas même laissée entrevoir sincèrement.
Samedi 1 2 juillet 1 884
Comme la petite m'avait écrit, je suis allée à Jouy avec maman. Et j'en reviens énervée d'avantage.
Ces gens disent que si je fais les lutteurs ce sera une bravade, que le monde dira Dieu sait quoi etc. Je vous jure que je ne comprends pas tant de stupidité. En somme ces gens m'irritent mais si un sujet me tient vraiment il n'y a pas de considérations sur la terre qui puissent m'empêcher de le faire. Du reste si je parlais de ces scrupules à Bastien-Lepage et même à Tony ils hausseraient les épaules. Les Canrobert veulent un autre tableau pour le prochain salon et comme je vais bien, que je le leur ferai je suis furieuse de cette faiblesse d'avance.
Ah ! misère !
On a envoyé du saumon à la gelée à Jules. Il a daigné le trouver bon et bien voulu en manger, manifestant le désir d'en garder pour le soir. La cuisinière raconte à Rosalie qu'il y a eu trois espèces de poissons commandés pour le déjeuner mais que M. Jules les a trouvés désagréables à l'œil et les a fait enlever en défendant que sa mère et son frère en mangeassent. Ça c'est radical, mais ils trouvent que tout ce qu'il fait est bien et en ont été quitte pour déjeuner en cachette.
Ah ! le vieux maniaque ! Mais on en parle avec tendresse et ce soir on lui a envoyé une tasse de bouillon extraordinaire.
C'est égal ces Canrobert m'assomment. Voyez-vous des gens qui disent à un artiste: au lieu de telle chose vous devriez faire telle autre. Pourquoi ne feriez-vous pas ceci ou cela par éxemple ?
Ah ! misère.