Emile arrive à onze heures et demie, je descends tout étonnée.
Il a une foule de bonnes choses à me dire. J'ai un vrai grand succès 1! Non pas relativement à vous ou aux camarades d'atelier, mais pour tout le monde; j'ai vu hier Ollendorff qui m'a dit que si c'était l'œuvre d'un Français, l'Etat l'aurait acheté. Et ça c'est un homme très fort que M. Bashkirtseff. (le tableau est signé: M. Bashkirtseff) alors je lui ai dit que vous étiez une jeune fille et j'ai ajouté jolie. Non I! il n'en revenait pas. Et tout le monde m'en parle comme d'un grand succès !
Ah !! je commence à le croire un peu. Par crainte de croire trop je ne me permets de ressentir quelque satisfaction qu'avec des réserves dont vous ne vous faites pas une idée. Enfin je serai la dernière à croire qu'on croit en moi... Mais il paraît que c'est bien.
- Un vrai et très grand succès d'artiste, dit Emile.
Alors comme Jules en 1874 ou 5 ? Ah ! seigneur. Eh bien je ne suis pas encore inondée de joie parce que j'y crois à peine. Et faudrait être inondée de joie. Cet excellent ami me demande de signer une autorisation pour Charles Baude le graveur, l'ami intime de Jules. Ce Baude va photographier et graver mon tableau pour "Le monde illustré", ça c'est bien.
Et puis ce cher Emile parle de ce cher Jules, nous rions avec tendresse, il m'apportera des lettres et il va lui écrire que depuis le Vernissage je suis aussi célèbre que Mme de Lesseps, par le nombre de mes enfants. Mais elle a mis dix ans à en faire dix et moi trois mois à en faire sept.
Il a dit aussi que Friant (du talent) et enthousiaste de mon tableau. Des gens que je ne connais pas parlent, s'occupent de moi, me jugent. Quel bonheur I! Ah ! C'est à ne pas y croire tout en l'ayant désiré et attendu tant !
Et cet idiot de Maupassant qui ne se doute pas que je suis aussi quelqu'un.
J'ai bien fait d'avoir attendu pour autoriser à photographier.
On m'a écrit avant-hier pour me le demander, je ne sais qui. J'aime mieux que ce soit Baude, celui que Bastien appelle Chariot, et auquel il écrit des lettres de huit pages.
Je vais descendre au samedi de maman pour recevoir les félicitations de tous ces imbéciles qui croient que je fais de la peinture de femme du monde et qui adressent les mêmes compliments et avec les mêmes sentiments à Claire et aux autres petites sottes.
Là.
C'est que je crois Rosalie qui sent le plus vivement mon succès, elle est folle de joie, me parle avec des attendrissements de vieille nourrice et va raconter des choses à droite et à gauche comme une postière. Pour elle il est arrivé quelque chose, un évènement s'est accompli.
Je voudrais bien croire cela et sentir cela.
Ma famille est aussi contente mais nous ne causons guère, je ne leur dis que des amertumes; Rosalie est une domestique, une inférieure, je ne lui demande aucun sentiment élevé et pour une femme de chambre elle est parfaite puisqu'elle m'aime et qu'elle est toujours gaie et entre dans mes intérêts comme un vieux serviteur de comédie. C'est donc au mieux. Mais les miens, plus ça va, plus je m'en éloigne. Les miens, mes parents, ma mère, je leurs voulais des sentiments semblables aux miens et j'ai été si souvent et si cruellement désillusionnée que c'est fini.
Je les aime comme par habitude, comme une chose naturelle, je leur parle quelquefois, car quelquefois on dit ses impression à un chien même, mais... nous échangeons même quelquefois des jugements de considérations mais je m'en repents après vingt paroles car ces dames disent toujours une bêtise ou un mensonge pour me calmer ou pour flatter ma vanité ! Comme je m'en aperçois toujours et que cela me paraît horriblement misérable, je me tais... et je leur dis quelque dureté ou cesse de parler.. Et ça recommence et ça va de plus en plus m'éloignant d'eux, mais c'est impossible, il y a beau jeu que nous sommes à des distances infranchissables.