Vendredi 21 décembre 1883 Il faut croire que c'est une maladie chez Bojidar, car il ment trop bêtement et à chaque pas. Il sait bien que je vois Claire presque tous les jours et il nous raconte que le maréchal est venu le voir et ne le trouvant pas a dit à la concierge de bien lui répéter qu'il est venu en personne et qu'il était désolé de ne pas l'avoir trouvé. La princesse raconte la même chose, ça me paraît extraordinaire et je le demande ce matin à Claire et nous en rions ensemble. Il comptait donc sur la mort d'une de nous deux dans les vingt-quatre heures ou bien il est malade. Cette idée que le maréchal va faire une visite à un blanc-bec de trois sous est aussi par trop plaisante. Il est vraiment tout à fait ignorant de ce qui se passe dans le monde. Il y a deux jours il a servi de témoin à un vilain monsieur et s'en vantait partout, ravi de se mêler à un duel. Il se laisse pincer tous les jours et ment, ment, ment, invente, brode, arrange, on est stupéfait et dégoûté. Un échantillon de la stupidité de la mère Karageorgevitch: maman lui dit un jour que c'est vraiment regrettable pour son amie Mme Yablahowska de ne pas épouser le baron Cartier, sa situation serait régularisée et on pourrait la voir, or cette dame ne nous aime pas parce que nous l'avons lâchée et la princesse lui dit: "vous avez tort ma chère de ne pas aimer les Bashkirseff, qui me disaient encore l'autre jour etc." et elle lui répète les paroles de maman, et vient nous le raconter ensuite. Ce sont des êtres assomants de toute façon et dangereux, il n'y aurait qu'à les lâcher. Mais eux ne nous lâcheraient pas, ce serait un tel amas de potins, de lettres anonymes, démunis de toutes sortes, que le plus simple est encore de les laisser venir, car nous sommes leur point principal, pour me servir d'un terme de perspective. J'ai encore rien fait ! Le modèle qui devait rire était horriblement triste et je voulais en chercher un autre...