Journal de Marie Bashkirtseff

Lundi 17 décembre 1883 C'est un bébé de huit mois qui pose sur les genoux de sa mère. J'ai fais deux études, une de face et riant, l'autre endormie et tétant. Comme il est toute la journée dans une de ces situations, c'est assez commode, commode... jusqu'à un certain point. Bojidar dessine et Claire peint. Je crois qu'ils se sont un peu amusés de moi parce que je n'entends pas bien... Mais c'est humain... Et moi-même [Mot noirci: je ferai] probablement comme eux surtout n'ayant rien à dire et voulant briller à tout pris., - le cas de Bojidar. On s'accommoderait de boiter... Oh ! oui, mais... Bojidar va faire sous mes yeux un dessin pour le Salon, il n'en est pas capable; je lui ferais copier un de mes dessins pour qu'il puisse jurer qu'il l'a fait lui-même, ou bien je le lui ferai. Et Claire va faire un tableau, des fleurs avec une vieille marchande. Ce sera encore moi. Tous les deux me connaissent assez pour savoir que le secret sera gardé. Et pourquoi vais-je être si bonne ? Parce que... les Canrobert peuvent m'être utiles pour le Salon,... Citons à propos de protections de toutes sortes cette admirable phrase de M. Renan: "Le monde est si faible d'esprit que la plus pure chose a besoin pour réussir de la coopération d'un agent impur". Quant à Bojidar il me payera en potins contre moi... En somme je vais être bonne parce que loin de me coûter des efforts cela m'est plutôt agréable... Il n'y a donc pas même de mérite. Un dîner original, nous sommes huit et toutes femmes. Du reste pour la plupart du temps nous sommes plus de femmes que d'hommes, quand il y a quatre femmes dans une famille, et pour peu qu'il en vienne une ou deux ! Il y a ce soir la mère Tchoumakoff et sa dinde de Léonie; Mme Basilewsky et son amie je ne sais pas le nom. Mme Basilewsky vient de Pétersbourg et va à Nice. Elle est cousine de la princesse Souvoroff, de Mme Doubelt etc. C'est un monde un peu... gai mais convenable, arrangez ça comme vous voudrez.