Journal de Marie Bashkirtseff

En somme ca m'est indifferent.
Mais j'ai vingt-quatre ans. C'est jeune direz-vous, mais je vois que tous les gens que je connais ont l'air de me donner davantage. On se dit deja que je ne me marierai pas. Les Gavini apres avoir offert un tas de monde n'offrent plus de pretendants.
Et il est evident qu'a Paris je ne trouverai jamais un parti riche. De plus belles que moi ont epouse des gens sans fortune et lorsqu'elles avaient une dot ou sont restees filles lorsqu'elles n'en avaient pas.
Mais ce qui rend un mariage difficile c'est que depuis que je suis comme J.J. Rousseau il me faut des menagemens, des complaisances et des delicatesses infinies.
Je ne trouverai cela qu'en prenant un mari Saint-Amand, je serai libre et si j'aime quelqu'un ce quelqu'un ne sera pas un mari avec qui je vivrais constamment et qui pourrait me froisser. Je verrai peu de monde, je ne ferai presque pas de visites et je recevrai en musique de sorte que tout ira bien.
Mais epouser un homme qui se mariera pour lui, qui sera bien et riche... C'est introuvable.
Ou un jeune homme tres bien qui m'epousera pour la dot et qui voudra naturellement en profiter avec la femme [Mots noircis: et n'est-ce pas tout naturel] et honnete et comme tout le monde ? Et qu'est-ce que je deviendrais alors ?
Meme si je suis aimee ? Il m'ennuiera, m'empechera de travailler sans le vouloir meme. Et meme si je n'etais pas comme Rousseau je ne m'accommoderais pas d'une existence ordinaire, comment me lier a un indifferent, le subir, partager une vie et mon temps avec lui ! faire des visites et avoir des enfants et il prendra encore de ma fortune pour sa deputation ou pour des cocottes meme !
Ah ! Non.
Un prince tres riche ne m'epouserait par amour, encore faudrait-il depenser toute une saison, cinq ou six mois a poser, danser, ne rien faire qu'aller dans le monde... Je ne me deciderai a pas a courir le risque.. Car on n'est pas sur d'en attraper un de prince. Voila la Martinoff qui ne fait que ca. Sa tante la mene partout, a toutes les saisons, a tous les bals, voila trois ans que ca dure et pas de mari.
Retourner en Italie? C'est ce que je ferai probablement si nous avons des succes d'ambassade. Apres six ans ? Pas mariee ? Retrouverai-je des amoureux ? On me regardera comme defraichie. Tandis que si je reviens mariee je serai eblouissante, et je voudrais bien prendre ma revanche a Rome. Toutes ces dames et la Cour meme, ils se sont tous occupes de ces etrangeres tres riches et qui sont restees, la trois mois sans aller dans le monde.
Ah ! grandes innocentes que nous etions !!
Il n'y a que les moeurs espagnoles qui ressemblent un peu a nos provinces russes. Nous n'avions pas la moindre tenue... c'est regettable.
Oh ! prendre ma revanche devant tous ces gens. Ce n'est pas en y allant jeune fille que ca se fera. Non, il faut me marier avec Saint-Amand ou avec Bojidar. Bojidar est un camarade, un petit garcon range, econome, maniaque meme; c'est l'intendant qu'il faudrait; Mais ce serait un mari veritable, oui mais ca ne ferait rien...
Son cousin Pierre epouse la princesse Zorka, fille du prince regnant du Montenegro, mariage qui pourra bien l'aider a s'asseoir sur le trone de Serbie; Pierre est le chef, le pretendant militant et qui a des chances. Bojidar alors serait prince royal. Ce serait parfait d'autant plus que je dois avouer ici ma faiblesse inexplicable pour ce titre de princesse.
C'est elegant, c'est artistique, c'est ravissant. Comtesse, marquise, duchesse meme ne me disent rien. Mais princesse me fascine comme un objet d'art.
Princesse est un panache exquis que je serais chagrinee de ne pas voir sur ma tete.
Princesse remplace cinq cent mille de rente. Avec Princesse on est imposant en ne depensant [que] soixante mille par an.
Un hotel bien arrange, princesse et les Beaux Arts. Le reste depend de moi. Mais l'Amour ?
Tromper Bojidar ? Tromper, jamais, personne.
Mais enfin nous avons le divorce, et si je trouve quelque occasion extraordinaire je me remarierai et puis souvent entre epoux, il y a separation, je pourrai inventer des raisons de sante et alors ce ne serait pas tromper, c'est-a-dire ce ne serait pas partager et cela suffit.
Mais je n'aimerai peut-etre personne. Avec Saint-Amand ce serait la liberte la plus complete et il me semble que j'en userai.
Vous savez que tout en plaisantant il parle de cette association possible.
C'est convenu qu'il sera mon ami seulement, que je me donne a l'art et que si je trahis l'un et l'autre, personne n'en saura jamais rien.
Je suis resolu de l'etre, dit-il, Napoleon l'a ete, et si je ne le suis pas ce sera une surprise agreable. Mais vous aurez soin de mon honneur et de mon nom.
- Vous etes aussi bete que les autres Saint-Amand. Ce ne sera ni votre honneur ni votre nom, mais bien mon honneur et mon nom par consequent nul au monde ne pourra en etre plus jaloux que moi. Du reste les Beaux-Arts ne me donnent pas le temps de penser aux choses legeres.
- Dites que votre vertu vous empechera.
- Si vous voulez, enfin mon cher on n'en saura jamais rien. Association, amitie, receptions choisies, Arts et gloire; voila tout.
Mais il voudra avoir une voiture, il en aura une et voila tout, loge, nourri, tranquille, a l'abri des changements de ministeres...
Voila ses avantages. L'Academie en perspective a la suite de bons diners... Il ne la merite pas, car c'est une gazette litteraire mais avec des protections, des intrigues, avec tout au monde. Et ca m'amusera d'avoir M. Roland, academicien. Mais Baron. Baronne, c'est bete.
On pourrait... En voila du papier noirci.
Nous allons surprendre les Canrobert et y rester une heure. Retour a huit heures, chaleur, fatigue, odeur de charbon. Mais c'est tout de meme amusant pour un observateur, je plonge les yeux dans mille existences, comme dit Balzac, pendant que ma tante nous cherche querelle a Dina ou a moi.
Oh ! les familles qui se disputent, c'est ineffable.
Jules doit etre a Paris et son subalterne de frere ne se montre pas car il voudrait probablement l'amener pour me prouver qu'il ne me hait point. Je vais l'inviter a diner, lui Emile sans l'autre ! Non, il croirait a une invitation detournee.
D'un autre cote je verrai avec cet idiot d'architecte et nous dire: mon frere vient de partir pour Damvillers... Qu'il y aille nom d'un chien mais qu'il ne pense pas que je suis desappointee.
Malheureusement mon langage passe l'autorise...
Ce Cassagnac est vraiment une nature basse. Dans un article qu'on a fait sur lui il y a deux ans et qui etait naturellement inspire par lui, il a ete parle d'une jeune etrangere tres riche qui "eprise de ce chevalier" avait voulu l'epouser, mais il a prefere une chaumiere et un coeur. Ce n'est deja pas joli qu'en dites-vous ? Et puis dans presque tous ces feuilletons du "Pays" il y a une femme qui s'appelle Moussah nom insipide dont on m'ennuyait a la maison et dont se servait la mere Mouzay. Toujours Moussa. C'est lui ou sa femme qui ecrivent sous des pseudonymes, ou bien on sait qu'il y a eu une jeune etrangere qui eprise etc. Et ces heroines sont russes.
En allant a Versailles nous avons achete "Le Pays" que je ne lis que tres rarement et je suis tombee sur ce feuilleton et la russe Moussah. Ca m'a fait rougir et plisser la bouche de degout.
Je voudrais voir la Presseq.
Ce grand sot s'imagine peut-etre que je ne me marie pas d'amour pour lui. ah ! l'immense nigaud. Nature de negre. Tous les bas instincts. Nature d'Alphonse, seduisante et repoussante. Mon Dieu puisque vous etes juste, pourquoi laissez-vous croire des choses qui ne sont pas et qui me sont tellement prejudiciables ! Oui, on dit que j'ai eu un roman avec Cassagnac et que c'est pour cela que je ne me marie pas, car on ne comprend pas autrement pourquoi ayant une belle dot je ne suis encore ni comtesse ni marquise.
Les sots. Heureusement que vous, poignee d'etres d'elite, gens superieurs, vous chers et bien-aimes confidents qui me lisez, Vous savez a quoi vous en tenir. Mais quand vous me lirez tout ceux dont je parle seront probablement morts, et Cassagnac emportera dans la tombe ou reposera sa graisse la douce conviction d'avoir ete aime d'une jeune et belle etrangere qui eprise de chevalier etc. [Mot noirci: Cassagnac.] Le sot. Les autres le croiront aussi. Les sots.
Mais vous savez bien que non, ce serait peut-etre poetique de refuser des petits marquis sans le sou par amour, mais helais moi je les refuse par raison.
Lundi 6 aout 1883
Mardi 7 aout 1883
Je deviens toute rouge en pensant que dans une semaine il y aura cinq mois que j'ai fini le tableau du Salon. Qu'ai-je fait en cinq mois ? Rien encore.
De la sculpture il est vrai mais ca ne compte pas encore. Les gamins ne sont pas finis !!!
Je suis bien malheureuse. Serieusement. Saint-Amand a dine ici et m'a debite tout le catalogue du musee du Louvre en indiquant presque chaque tableau a sa place. Il a etudie ca pour entrer dans mes bonnes graces. Il croit que c'est possible et que je puis l'epouser. Il faut qu'il me suppose aux abois pour se mettre cela en tete. C'est parce que je n'entends pas bien qu'il me croit dechue. Apres son depart j'ai failli m'evanouir de douleur. Qu'est-ce que j'ai fait a Dieu pour qu'il me frappe toujours !
Je n'avais pas assez de toutes mes miseres, il a fallu me rendre infirme par dessus le marche, a la merci de !... Des domestiques meme. C'est y aller se casser la tete !
Qu'est-ce qu'il croit ce Putiphar moderne ? S'il n'est pas convaincu que je n'aimerai jamais que l'Art que pense-t-il ?
Il se resigne a etre trompe ? Ou bien me suppose-t-il quelque vice epouvantable ?
On voit a Paris des choses si odieuses, si honteuses et ca s'imprime et ca se lit et j'ai le malheur de comprendre toutes les saletes en abrege ou presque toutes. Un mariage Saint-Amand serait un mariage honteux car on nous previendrait, on nous a deja prevenus et c'est donc en sachant que je l'epouserais ?
Bojidar alors ? Ca m'est egal, mais... Car il ne faut rever aucune conquete, j'en aurai mariee et a la mode, autrement non... Mariage d'amour, c'est introuvable... Enfin d'ici un an ca se decidera.
Qui voulez-vous qui m'adore avec ce defaut ? Il n'y a pas d'excuse, ca n'existe dans aucun roman, ca ne s'est jamais vu, a vingt ans, jolie, et telle que moi !!!
J'en deviendrai folle et mes cheveux blanchiront.
Et voila que je cherche a me consoler... au bal et quand il y a beaucop de monde ca ne s'apercoit pas, mais ceux qui le savent parlent plus fort et c'est comme si on me battait. Il n'y a qu'un talent reconnu, immense qui pourrait attenuer cette amertume sans nom.
Oui, j'aime mieux Bojidar. Bojidar serait fier, amoureux, content, un bon camarade enfin. Saint-Amand serait le comble de tout !
C'est a s'asseoir et a pleurer. Je me demande si je vais prier ou dire que Dieu n'existe pas. S'il existe il est comme moi, il n'entend pas !
Alors qu'est-ce qui gronde, qu'est-ce qui s'impatiente, qu'est-ce qui fait que la vie ordinaire me semble miserable ! C'est une force reelle qui est en moi, c'est quelque chose que ma pauvre litterature ne sait pas dire !
L'idee d'un tableau ou d'une statue me tient eveillee des nuits entieres, jamais la pensee d'un joli monsieur n'en a fait autant.
J'ai ete au Louvre ce matin, pour voir Raphael a la suite d'une lecture de Stendhal. Eh bien quoique je fasse d'apres ce que je vois ici je ne puis l'aimer. J'aime encore mieux la naivete des primitifs. Raphael est roue et faux.
Divin, divin,... divin, est-il divin ? Le caractere du Divin est de nous ravir et de transporter nos pensees en des regions celestes. Raphael me fatigue.
Qui donc est divin alors ? Je n'en sais rien. Pourquoi Stendhal dit-il que Raphael peint les ames ? Dans lequel de ses tableaux ?
Voila une admiration qu'il me faudra travailler. Le peintre des ames c'est Bastien quelque enorme et monstrueuse que puisse vous paraitre cette assertion.
Saint-Marceaux represente aussi les ames. Et les primitifs, naifs et admirables artistes dont est presque le deja precieux Perugin.
Mais que peuvent me faire ces grandes machines absurdes pleine de science et de correction ou meme les amas de chair de Rubens ! Mais ca m'ennuie ! Mais que voulez-vous que je fasse des noces de Cana ! Ou des Vierges de Raphael.
Ce n'est pas divin cela ! Cette vierge est ordinaire et cet enfant... Au fait il faudrait revoir ce qu'il a en Italie. Le souvenir que j'en ai garde n'est pas favorable.. La Vierge a la chaise est un type de jolie femme de chambre italienne bien delicate. Je vois plus de divinite dans Michel-Ange, Raphael Sanzio, ecoutez ce nom precieux. Et puis Michel-Ange meme Buonorotti, c'est grand comme Dieu.
Et moi ! Je ferai un jour un sujet divin pour voir...
Un Christ prechant en bateau. Mais le Christ est humain...
Je ne voudrais representer que des choses qui empoignent, emeuvent, fassent palpiter ou rever, enfin quelque chose qui accroche le coeur comme les simples petites toiles de Cazin; la dimension importe peu, mais si en grand on arrivait a cet effet... Ce serait superbe. Mais combien y-a-t-il qui comprenne Cazin ?
Et Nausicaa et Ariadne. Les belles choses ! Et si mon Printemps est un reve ajourne... Nausicaa pourra bien... Non, Ariadne voir bientot le jour.
Cela commence par un A. Le Printemps se fera mais je crains d'etre ridicule en debutant par la. C'est egal je ferai l'esquisse et puis nous verrons.
Cela calme.