Samedi 21 juillet 1883 Un orage et de la pluie. Le tableau renversé et crevé mais pas irréparable. Au fond je suis ravie, ça arrive vers quatre heures et à ce moment-là même je venais d'être saisie d'une idée de composition allégorique en terre... C'est une inspiration du ciel et qui me plonge dans un sentiment de bonheur inexprimable. Je suis absolument heureuse pendant deux heures. L'amour heureux doit produire une impression pareille. Je prends à peine le temps de faire un croquis au crayon et me jette sur la terre glaise. Il ne faut ni chercher ni réfléchir, les doigts exécutent un travail prescrit avec une précision mécanique. J'ai vu et j'exécute. Comme il est possible que ce moment-là va avoir une grande influence sur ma vie je vais en donner le détail. D'abord j'ai dessiné très vite un croquis indéchiffrable et qui ne rendait pas l'impression... Au lieu de chercher autre chose, ce qui est toujours du temps perdu, je me suis mise alors à lire Jeanne d'Arc et c'est sur le couvert de ce livre que j'ai fait en une seconde la composition à laquelle rien ne sera changé en principe. Ça descend comme un ouragan. C'est un bas-relief, les personnages du premier plan en ronde-bosse, c'est un tableau en relief et les derniers plans à peine dessinés. Ce sera très grand, grandeur nature. Dix-sept ou dix-huit figures. C'est une dégringolade furieuse, une invasion, un ouragan de jeunesse. Ça arrive sur vous comme un tourbillon. Le Printemps. Rien que ça. Mon Dieu Oui. Le Printemps est un jeune dieu qui se précipite en avant suivi d'une foule de jeunes filles et de jeunes gens. Il vole presque. Ça commence dans le fond à gauche et arrive en descendant sur le devant à droite où se trouve le Printemps, à ses pieds des enfants se dépêchent de cueillir des fleurs, à sa gauche une jeune fille court et tâche de les regarder en face, derrière un jeune homme et une jeune femme appuyés l'un sur l'autre, la tête de la femme entrevue de face, renversée un peu, celle de l'homme se cache presque derrière elle. Une jeune fille se baisse pour en réveiller une très jeune qui se frotte les yeux, de jeunes garçons les bras en l'air chantent et crient et dans le fond à gauche des femmes rient au nez d'un vieillard assis et ratatiné au pied d'un arbre. Un amour perché sur cet arbre lui chatouille l'épaule avec une branche. C'est tellement beau que je ne me l'attribue pas, je ne l'ai pas inventé ni cherché ni composé, je n'y ai aucun mérite. Cela m'a été dicté par un Etre inconnu. C'est quelque chose qui fait que ma vie a désormais un but, mes aspirations un débouché. Le groupe des amoureux à lui seul pourrait être un tout. Ils volent pour ainsi dire, la femme renverse la tête et l'appuie contre celle de son amant dont la figure est presque cachée. Là il faudra dépenser beaucoup de délicatesse et une tendresse très virginale. Ah ! ce n'est pas une variation sur des mélodies de Bastien. C'est beau et c'est original comme les Saintes femmes. Ce qui m'inquiète c'est que je le trouve ainsi. Il paraît qu'on [ne] doit pas se rendre compte de ces choses. Pourtant... Puis que je ne m'en attribue pas le mérite, très sincèrement... Et puis Balzac se rendait compte, s'enthousiasmait pour ses créations et le jour où il a eu l'idée de relier tous ses personnages ensemble, il a compris la grandeur de cette trouvaille, il l'a dit à sa soeur. Je le dis en me moquant. Cet excelllent Emile Bastien me trouve dans le feu de la composition. Il dîne ici mais comme je ne fais pas de plaisanteries sur Jules la conversation n'est pas trop amusante. Je croyais que l'architecte seul était plus intéressant que ça. Et puis, je crains de paraître m'amuser avec lui car ma famille me croirait fière de cette conquête et cela m'humilierait profondément. Mais je suis tout entière à mon Printemps. Est-ce possible que j'aie cela à faire !! Mais c'est un si grand bonheur que j'ai peur...