Dimanche 1er juillet 1883 Donc... Ce matin je vais au musée du Luxembourg et n'en rapporte que deux souvenirs, l'Agar et l'Esmal de Cazin et le Génie gardant le secret de la tombe de Saint-Marceaux. Le soir à dîner les Engelhardt, le pope, Tchoumakoff, Bojidar qui est resté toute la journée. Villevieille dans la journée. Je suis très montée sur mes mérites, je chante mes louanges, m'adore, m'admire (seulement devant Dina et Bojidar) et suis heureuse. Vous ne vous imaginez pas, c'est une ivresse... je me sens des forces... J'ai travaillé un peu aux Saintes femmes... Ce sera beau, beau... Quoi encore ? Gabriel m'écrit une lettre de condoléances, ce diplomate distingué. Et puis ? Et puis c'est tout et ma littérature. Oh ! Elle prospère, je n'écris rien encore, je rends des comptes des choses qui viennent s'ajouter à d'autres dans ma mémoire et sur des feuilles volantes... Et quand je serai munie d'assez de documents je tâcherai de... Mon roman est là, je ne l'ai pas déchiré, je verrai bien... c'est une folie, je me crois capable de tout. Je m'aime. Lundi 2 juillet 1883 Mardi 3 juillet 1883 Le tableau ne va pas. Je suis dans le chagrin. Rien qui console ! Les Engelhardt, Agathe, Bojidar et une chaleur ! Vendredi j'irai chez les Canrobert, la maréchale est venue cet après-midi pour me décider. Sont-ils gentils ces gens-là ! Enfin voici l'article du "Nouveau Temps". Il est très bien et me gêne un peu parce qu'il y est dit que je n'ai que dix-neuf ans et que j'en ai bien plus et que l'on m'en donne encore d'avantage. Mais l'effet en Russie sera très grand. N'oublions pas que ce matin nous sommes allées accompagner le père Tchoumakoff à la recherche d'un M. Carriès sculpteur, annoncé comme futur homme de génie, artiste du XVIe siècle, sauvage, primitif, desenchanté, tout jeune inconnu, toutes les poésies... Naturellement nous nous sommes précipités, rue Boissonnade, derrière Montparnasse, au diable. C'est parfait. Il a exposé vingt-quatre (!) bustes dans un Cercle, cette série était appelée les Désolés (!). Ça sent Rollinat... Tchoumakoff en était fou, moi je n'ai pas vu. Un homme qui expose vingt-quatre têtes et qui les intitule les Désolés ! Et qui a un bel article de journal n'est ni un innocent ni un sauvage. Enfin, nous entrons et moi toute prête à encourager ce jeune... Il ne nous en laisse pas le temps et commence aussitôt à nous parler de lui-même avec la plus vive admiration... C'est abominable de manquer à ce point de modestie, j'en étais gênée et amusée... Il nous prenait pour des femmes du monde et allait, allait, allait ! Un talent très original, fantastique même et qui fatigue. Il vend des bustes à cent francs, j'en achète deux. Il connaît Bastien, Gervex et n'a pas l'air d'un monsieur qui restera longtemps en chemin, je le vois déjà dans les environs du Parc Monceau. Pas mal au physique, vingt-six ou vingt-sept ans. Il me paraît Juif. Il n'aime pas Saint-Marceaux, l'imbécile. Certainement c'est un talent très original... Et il veut l'être... Mais quelle suffisance ! Bastien n'est qu'un paquet de violettes à côté, quant à Saint-Marceaux qui est réellement très modeste, ne comparons pas. Est-il possible de se gober à ce point ?