Journal de Marie Bashkirtseff

En grand deuil naturellement, j'ai une jupe tout en crêpe avec une écharpe de grenadine noire formant derrière un gros noeud à bouts très longs, corsage de grenadine avec col marin en crêpe. Chapeau à long voile de crêpe. J'ai tâché de composer un ensemble très jeune. Mais l'effet n'a pas été produit, on n'a fait que lire les noms des mentionnés; avec une médaille j'aurais été très applaudie étant très gentille et en grand deuil.
Mme Dumont-Breton qui a une deuxième médaille était fagottée mais elle est fille de Jules Breton et très connue de tout ce public et en somme elle a un certain talent.
Ces pauvres artistes ! Il y en avait de très impressionnés, des hommes de quarante-cinq ans tout pâles, tout émus, avec des redingotes ou des habits mal faits qui allaient chercher leur médaille et serrer la main de Jules Ferry, ministre. Un brave sculpteur ayant emporté sa petite boîte s'est mis à l'ouvrir, sitôt à sa place, et a eu un beau sourire heureux, involontaire, comme le sourire d'un enfant.
Moi, j'ai été un peu émue aussi en regardant les autres et il m'a semblé un instant que ce serait chose effrayante que de se lever et de s'approcher de cette table. Ma tante et Dina étaient assises derrière moi sur une banquette, car les récompensés ont droit à des chaises.
Vers la fin Mme Olympe Odouard, conférencière et rédactrice de la "Silhouette" une vieille à cheveux teints, s'est nommée et m'a parlé de sa cousine Mme Clovis Hugues et de ses amis les Engelhardt. Elle voudrait publier mon portrait et une biographie etc.
Tony vient nous dire bonjour et à la sortie Carolus et c'est tout. En sortant de là, nous allons relancer Julian jusqu'à son repaire des grands ateliers des hommes. C'est immense et il va en construire encore. Ce qu'il y a d'aspirants peintres est effrayant. Après une demi-heure de conversation très animée et très amusante comme toujours nous emmenons ce marseillais déjeuner à la maison, là Bojidar déploie les ailes de son imagination.
Pour ce qui est de mes tableaux, ils y sont, les gamins sont bien, entrain, mais le peu qui est peint lui parait sec. Pour ce qui est des Madeleine l'effet lui plait, il voudrait que je le conservasse... Et quant à la sculpture il dit comme Tony que c'est très bien et que pour le Salon prochain je pourrai faire ce que je voudrai et attraper une récompense.
Du reste il ne s'en étonne pas connaissant mon dessin. J'ai eu tort de montrer les gosses, il les connaissait comme tableau, il n'aurait fallu les montrer que peints à moitié... Enfin il n'a pas eu une impression favorable... Et j'étais là dans le jardin à attendre la fin de son examen lorsque Bojidar est accouru en criant que je suis bien toujours la même et que c'est vraiment épouvantable. Quoi ?! Mais elle a gardé ses ravissants souliers tous neufs pour les traîner dans les cailloux du jardin ! C'est insensé ! Rosalie ! Vite, vite, les vieux souliers à Mlle Marie. Car c'est un fait que j'ai oublié. Lorsqu'il a épousé les intérêts de quelqu'un c'est une sollicitude de vieille nourrice, il veut être au courant de tout, raconte un tas d'histoires intimes, se mêle presque de votre blanchisseuse, prend des airs d'enfant, de père, de docteur, de bonne, d'intendant. Enfin la mouche du coche. Tant que ça dure ce n'est que drôle et puis...
Eh bien la voilà passée cette journée de la récompense. Je ne la voyais pas comme ça.
Oh ! l'année prochaine attraper une médaille ! ... Et que tout arrive enfin comme dans le rêve !... Etre applaudie, triompher ! Ce serait trop beau et impossible comme tel si je n'étais si malheureuse d'un autre côté... Car ce malheur rend possible... Peut-être ce [Mot noirci: triomphe] rêvé. Et quand vous aurez une deuxième médaille vous voudrez avoir la grande ?! Sans doute. Et puis ? La croix ? Pourquoi non ? Et après ? Et après jouir du fruit de son travail, de ses peines, travailler toujours, s'y soutenir autant que possible à la hauteur; et essayer d'être heureux; aimer quelqu'un.
Qui ? Epouser Saint-Amand et aimer... Le grand chose ? Nous verrons après, rien ne presse. Il ne sera ni plus laid ni plus vieux dans six ans qu'aujourd'hui. Et si je me mariais comme cela aujourd'hui... je le regretterai peut-être... Mais enfin, il faut bien me marier, j'ai vingt-quatre ans. Et on m'en donne d'avantage, non pas que je paraisse vieille mais à treize ans à Nice on m'en donnait dix-sept et je les paraissais... Enfin...
Me marier avec quelqu'un qui m'aimera vraiment, sans cela je serais la plus malheureuse des femmes... Mais il faudra encore que ce quelqu'un me convienne au moins...
Etre célèbre, très célèbre, illustre ! Cela arrangera tout... Non... il ne faut pas compter sur la rencontre d'un être idéal qui me respectera, m'aimera et sera un bon parti... Les femmes célèbres effrayent... Les gens ordinaires et les génies sont rares... Samedi 23 juin 1883
Mme Gavini retour d'Agen et d'autres visites, mais je n'ai vu qu'elle, nous causons héritage. Je laisse croire qu'il est considérable. En réalité ce sera peu de chose.
Mon père a mangé presque tout, il laisse cent quarante mille roubles de dettes qui une fois payées nous laisseront en tout cinquante ou soixante mille roubles. Presque rien... Il paraît que l'on compte que je renoncerai à ma part, parce que ma tante a une grosse fortune... C'est juste et ce n'est pas juste car maman a tout donné à Paul et en somme, je n'ai rien que les espérances de ma tante et un peu de maman.
Et puis ce n'est pas tout ça, il est plus convenable pour un tas de raisons que j'hérite, en refusant j'ai l'air d'une étrangère enfin... Et puis il paraît que le ménage Paul n'est pas gentil avec maman, surtout Mme Paul que maman a défendu, accueillie, acceptée. C'est toujours comme ça... Ils disent que Marie prend tout. Qu'est-ce que je prends ? Maman a donné à Paul plus qu'elle n'a gardé pour elle, et il reste ma tante, mais ça ne regarde personne, et là-bas ils ne pensent pas que c'est maman, ma tante, nous enfin, c'est toujours elle, Marie. Enfin tout ça m'ennuie et je ne veux pas m'en occuper; je pense seulement qu'il peut me revenir vingt ou trente mille roubles de capital et que je vais l'employer à tâcher d'acheter Jeanne d'Arc qui est en Amérique.
Mon tableau traîne et je suis agacée... et je m'ennuie... Quand je pense que je ne peindrai qu'après-demain ça paraît si long.