Mercredi 6 juin 1883 Ma famille ne veut pas comprendre que ni Etincelle, ni le "Sport", ni Saint Amand, ni personne ne peuvent continuer à chanter mes louanges; je ne sors pas, et puis on se moque d'eux parler toujours de quelqu'un qui n'est pas posé. S'il s'agissait de me lancer comme cabotine, ce serait autre chose, mais comme demoiselle du monde c'est impossible d'être à la mode sans être au moins assez répandu dans les salons. Et ma famille qui ne comprend pas cela est furieuse parce que Mlle Martinoff est citée partout. C'est une grande belle fille à visage irrégulier et pas joli mais qui fait beaucoup d'effet avec un peu de fard. Elle va partout. Moi, je n'ai jamais été à un vrai bal, sauf celui des Fitz-James et sans me préparer, en robe de soirée et fatiguée et de mauvaise humeur. Je ne compte pas les bals du Continental et deux bals officiels où l'on ne fait que paraître et se promener, surtout à ceux du Continental. Ça me fait bêtement douter de la possibilité d'avoir du succès dans le monde. Pourtant aux très rares soirées dansantes... Une chez les Kanchine, je crois même que c'est la seule soirée dansante où j'ai été. Le bal costumé des Foleyeff ou je suis allée comme on va à une noce de village. Un bal costumé il y a deux ou trois ans chez les Pascalis, du sale monde. Un chez M. de Dalmas aussi costumé, mais il n'y avait là que des femmes mariées assez lancées et des vieilles impérialistes, et j'y ai fait très bonne figure. Et puis voilà tout. Ça a l'air d'une charge, mais voilà toutes mes sorties dansantes. Mon Dieu par goût je ne serais peut-être pas allée danser plus souvent que ça... Mais dire que même si j'en étais folle je n'en aurais pas davatange ça c'est enrageant. Les gens du vrai monde et cette duchesse Martinoff, pensent sans doute qu'élégante comme je suis, je danse tous les soirs dans des bals [Rayé: où plutôt eux] ne vont pas; je ne veux pas dire qu'on me soupçonne d'aller à des soirées inconvenantes; mais il y a tant de réceptions assez honorables sans être du vrai monde. Voilà, on me croit très lancée... à côté. C'est charmant. Il y a ce matin une cérémonie [Rayé : assez assomante.]. Nous avons depuis près d'un an un nègre nommé Louis et âgé d'une quinzaine d'années, très intelligent, qui me rappelle l'ancien Chocolat-Fortuné Saïd. Donc ce nègre était à la veille de faire sa première communion, le curé a des doutes sur l'authenticité de son baptême et pour ne pas administrer un païen, il prend la précaution de le rebaptiser. Ça a paru très drôle à toute la maison ce païen et je veux être sa marraine... tout ça ne se sait que d'hier, j'écris hier soir à Saint Amand et à Bojidar. A onze heures personne et tout attend à l'église, le pauvre enfant est très inquiet car je crois qu'il a pris tout ça au sérieux, et je l'approuve, ça moralise les peuples, sans religion il n'y aurait pas moyen de circuler... Il y aura peut-être moyen mais dans bien longtemps, lorsque tout le monde sera très instruit, en attendant les prêtres sont un fléau nécessaire et bienfaisant. Je l'ai compris à l'attitude de ce petit garçon. Donc à onze heures et demie personne, j'envoie une lettre à Saint Marceaux comme le plus voisin, avec des explications rapides que j'écris sérieusement et qui produisent un effet si comique que je me tords toute seule. Marraine, nègre, subitement heureusement on ne le trouve pas et il n'a pas vu la lettre. Alors courrier à l'architecte, moyen violent: si vous voulez faire la paix avec moi, arrivez tout de suite. Lui non plus n'est pas chez lui... Alors on finit par le plus simpe, M. le curé nous donne un employé de l'église qui représente M. Bashkirseff, je le fais pompeusement inscrire, maréchal de la noblsse et conseiller d'Etat actuel (il vient d'être nommé). Il y a justement un mariage riche qui passe et tous ces idiots nous regardent dans la petite chapelle. Je le baptise Louis-Jules-René-Marie. Et ce monstre qui nous entend plaisanter à table, rit en entendant ces noms. Je suis sa mère spirituelle, un nègre de quinze ans. C'est amusant, je le moraliserai. Donc, je m'installe à peindre lorsque l'architecte arrive. Je le croyais furieux et désolé de ma dernière lettre, il n'a pas l'air, se dit très occupé et paraît très content. Moi ça me vexe. Je lui dis que je le méprise, voilà de la dignité, je dis encore des phrases élégantes comme celle par exemple: je n'ai que des embêtements et des misères; le monde est ignoble, les membres du jury sont de sales animaux; de dégoûtants crétins !! Toute la conversation est dans ce style exquis. En surplus je ne suis pas contente d'avoir envoyé chercher ce subalterne qui n'a même pas l'air de m'être soumis, on dirait d'un individu ravi de s'être affranchi. Je me mets dans mon tort vis à vis des plus humbles. Témoin la petite Américaine, et puis cette idée d'avoir l'autre soir au bal parlé à ce vil architecte des débordements de son frère. C'est inqualifiable... J'ai cru comprendre aujourd'hui qu'il avait envie de donner à entendre que lui aussi pourrait bien ne pas être sans péché. C'est grotesque et c'est ma faute. Je ne serai donc jamais raisonnable !!!!!!!!!! C'est excédant à la fin ! Comment ! Après tout ce que je me dis depuis des années j'en suis encore à ne pas savoir ce que je dis devant du monde !! C'est désespérant. C'est une exubérance et une expansion tolérables à douze ans mais insupportable plus tard ! Il faut toujours que je raconte tout et le reste avec et ce que je fais et surtout ce que je voudrais faire et des enfantillages qui chez une grande fille sont des insanités. Je ne pourrais être ainsi que devant des Balzac qui seraient fous de moi, mais devant n'importe qui ! Ah ! je suis un beau machiavel et un joli stratégiste. Allez, on a raison de tout dire, je fais mon possible pour qu'on le croit. Sale bête va. Il a vu mon tableau le faux Bastien et il le trouve beaucoup mieux que celui du Salon. Je suis mécontente de l'attitude de ce subalterne, je vous dis qu'il a l'air émancipé. Oh ! très respectueux, bien entendu, ça va de soi, seulement il a l'air très content et ça me vexe comme si ça devait me vexer. En somme quelque répugnance que j'aie à parler de ces choses à propos d'un simple frère d'homme de talent, je vous dirai que je m'étais habituée à compter sur cette affection et maintenant qu'elle semble me manquer c'est presque une déception. Il est même peut-être plus humiliant d'être détrôné à Monaco qu'à Paris, qu'en dites-vous ? Mais là n'est pas la question. La princesse Massalsky, l'ambassade, mais vous vous rendrez peut-être compte de l'état de mon esprit... Mais non, c'est impossible. D'abord je suis terrassée par les oreilles, (voilà une belle image). Vous comprendrez mes souffrances quand je vous dirai que les jours ou j'entends bien sont comme des évènements heureux. Saisissez-vous l'horreur d'une telle préoccupation ! Et des nerfs surexcités à un point absolument extraordinaire. Mon travail en souffre, je peins tout en étant dévorée d'appréhensions chimériques. Je m'imagine des quantités d'horreurs, l'imagination court, court, court, je subis toutes les infamies, j'invente des opprobres craignant les voir arriver. En entrant dans l'église il m'a semblé que l'on me regardait comme une infâme, quelqu'un viendrait et me frapperait que je ne serais pas étonnée. Je crois toujours qu'on me prend partout pour une cocotte... et c'est depuis le fameux article du "Figaro" il y a six ans. Je crois que j'en ai été frappée comme d'une maladie... Oui ce doit être une sorte de point de folie. Je reste à peindre et je pense à ce qu'on peut bien dire de moi et j'invente de telles horreurs qu'il m'arrive de me lever en sursaut et d'aller à l'autre bout du jardin comme une folle en poussant des exclamations indignées. Ah ! ça doit produire de la belle peinture. Il faudrait prendre des douches. Et ce soir je vais écrire à maman pour qu'elle songe à l'ambassade ou j'en deviendrai folle, c'est commencé. Jeudi 7 juin 1883 Louis-Jules-René-Marie a fait sa première communion ce matin. Nous avons été à l'église, et Bojidar désolé d'avoir reçu la lettre trop tard se dévoue toute la journée, il se croît parrain quand même, encore un peu et il se croira père. Cérémonies, représentations, deuils etc. etc. Tout ça fait son bonheur. Et ce soir il mène Boule de neige au cirque. Du reste nous le faisons dîner avec nous pour qu'il se souvienne bien de ce jour mémorable. Ce pauvre enfant est fou de joie et il s'est tenu avec tant de réserve pendant le dîner et un sentiment si juste que j'en suis touchée. Je n'avais jamais vu cette cérémonie de l'église et toutes ses petites filles blanches prosternées, ce blanc si pur, ces attitudes uniformes et enfantines... C'est d'un effet ravissant avec les lueurs des cierges au fond. Il faudrait touver un tableau tout blanc à faire avec des cierges. Pas de communiantes, Bastien en a fait une déjà... Saint Amand vient ce soir et est assommant. Ma tante a vu une quantité de voitures à la porte de l'architecte. Il a dit qu'il ne peut venir que dans quinze jours, qu'il est occupé à quelque chose de très important, qu'il ne sort pas du tout, du tout ! ... Qu'il dira ce que c'est dans quinze jours. Et on suppose que c'est le monument Gambetta... Que ce soit n'importe quoi, il n'y a en somme que Jules. Du reste je veux moi-même devenir Jules, je veux que ce tableau que je fais soit bien, bien, bien bien. Vendredi 8 juin 1883 Samedi 9 juin 1883 Cassagnac a passé hier devant la maison le long du jardin, avec sa femme, il avait passé pareillement avant-hier, ma tante et Dina qui n'ont rien à faire l'ont vu avant-hier et me l'ont montré hier, j'ai vu son profil à travers la fente de la porte. Et ça ne me fait rien. Et aujourd'hui j'ai eu la visite de Mme Bertaux, présidente de l'association des femmes peintres et sculpteurs. Vous vous rappelez qu'au mois de mars j'ai été chez cette dame avec maman pour lui demander d'exposer à l'exposition des femmes... pensant que Breslau en était. Elle a répondu alors qu'il était trop tard, il ne restait que cinq jours et nous ne l'avons plus revue. Et maintenant elle vient très aimable et reste une heure et me comble de compliments, elle n'a pas pensé, elle ne pouvait pas supposer que je puisse avoir tant de talent déjà, mon Salon l'enchante, c'est un grand succès etc. etc. etc. Enfin les talents sont si rares, les femmes ont tant besoin de s'unir pour défendre leurs intérêts, un nom de femme de talent est un apport si considérable qu'elle vient me prier de permettre d'inscrire le mien parmi ses sociétaires. Enfin c'est une amende honorable complète et j'accorde l'autorisation. Il faudrait et il faut que tous reviennent comme cela. Ma tante, Dina, Bojidar, Engelhardt au cirque. Si Cassagnac avait été seul je l'aurais arrosé avec la pompe du jardin... C'est ça qui aurait été drôle. Il ne me dit plus rien, ni personne. Ça m'ennuie, il faut toujours avoir un être à qui on puisse penser avec plaisir, plus ou moins... Quelquefois des gens à peine entrevus,... Saint Marceaux, mais il ne me dit rien... Et Jules-Jules, je sens de l'inimitié et puis Mme Massalsky, Mme Mackay, tous ces infâmes potins... Et puis Jules... au fait, oui, on peut y penser... y penser seulement, et encore... Si... Non... Faute de mieux... Je me suis bien imaginée que son frère, le faux Bastien, faisait un héritage de quarante milions et venait les mettre à mes pieds. Cela m'a servi à m'endormir un soir. Tous les soirs je m'invente des histoires, quelquefois les histoires durent plusieurs soirs. Et maintenant plus rien depuis que le vrai Jules m'attriste car il m'attriste, on lui dit des horreurs et son frère aussi. Des atrocités, des infamies. Je serais la fille ou la mère d'assassins... Mais c'est à se tuer !! Ah ! c'est aussi par trop ridicule, et pourtant, ça se dit ! Ah ! misère ! Et Dieu laisse dire ! J'ai rêvé que mes cheveux avaient pris feu et étaient en flammes. Et Rosalie les a éteint et il m'en restait encore jusqu'au milieu du dos. Ça doit être bon le feu sur la tête.