Mercredi 23 mai 1883 Toute la nuit sans dormir, enveloppee d'opium, engourdie sans reves et ayant conscience des heures, sans tracas cerebraux. Toute faible ce matin. On les vote aujourd'hui ces meprisables mentions. Si je n'avais pris de ce sirop je n'aurais tout de meme pas dormi et serais tres agitee. Dieu sait quelle journee. Je viens de dormir pendant plus de deux heures. Il est cinq heures du soir. N'ai rien fait et ne ferai rien. C'est demain matin la reouverture du Salon. Ignoble Julian! Pourquoi m'avoir cree tant de trouble! J'aurai ete si tranquille. Ce soir tout sera decide. Il n'y a plus que quelques heures a passer. Ah! ce n'est pas gai. Il y a beaucoup de fetes a Paris, je suis enfermee entre quatre murailles. On a cite Mlle Martinoff chez Mme de Pourtales... Et je n'aurais pas cette sorte de consolation artistique! Tellement promise, et qui ne me faisait presque pas plaisir. Plus c'est mesquin plus c'est vexant, se desoler au moins pour quelque chose qui en vaut la peine. Mais etre blackboulee par exemple par un clerc de notaire!... Non. Ce serait sans volonte... Ce n'est pas deplaisant. Saint Amand, Dusautoy, Alexis, les Engelhardt. Je n'aurai pas la peine de donner a Saint Amand l'idee de m'epouser. Depuis quelque temps deja il en parle en plaisantant et serieusement, entre dans toutes mes idees. Qu'est-ce qu'il pense? Croit-il vraiment que je sois tout a l'art? Pourquoi pas? Ou bien- Je laisse tout le monde et vais tacher de m'endormir... Un sommeil doux, comme dans la journee. Car la nuit je n'ai pas dormi, comme dans un reve pourtant et je ne pouvais diriger ma pensee; j'ai essaye a plusieurs reprises de penser a des choses romanesques mais cette vapeur narcotique me laissait sans volonte... Ce n'est pas deplaisant. ---