Journal de Marie Bashkirtseff

Avant-hier, prise de tristesse et decouragee j'ai cherche ce qui pourrait me consoler, a qui je pourrais me plaindre, de qui les paroles pourraient calmer mon indignation, et je n'ai trouve que Cassagnac ! C'est bizarre a la fin. [Mots noircis: deux lignes et demie illisible]. Je vis par l'imagination, je me cree une existence factice dans laquelle se passent toutes sortes d'evenements et je me rends parfaitement compte... comme si c'etait la realite. Cet homme-la m'inspire des sentiments si tendres et si purs que je me demande si c'est ce qu'on appele l'amour. Ainsi samedi j'aurais voulu me refugier sur son coeur, rester la en fermant les yeux sur les miseres humaines, entouree de ses grands bras protecteurs et sous son regard maternel... Et il n'en sait rien...
Et puis ce grand homme a qui je dois me devouer... Mais il n'y en pas a present... Et celui-la.
[Mots noircis: Nous allons a] la matinee dansante de Mme de Charette et je suis furieuse. J'y vais en chapeau et en robe de velours, toutes les jeunes filles sont en cheveux et robes de soiree. C'est une de ces fautes betes et desolantes dont on est furieux. Nous partons au bout d'une heure pour mettre une robe blanche et revenir... Mais il est tard, le cotillon tire a sa fin. En sorte que je ne suis meme pas entree dans le salon ou l'on dansait. Il y avait tout Paris vraiment aristocratique... Ce monde royaliste si interessant a l'heure actuelle. Des figures de cotillon a poignards, pour se moquer des poignards royalistes "decouverts" par "L'Intransigeant". Je n'ai pas de chance... On m'a vue dans ce monde extra-chic, c'est vrai, mais mise comme une dame, ne dansant pas, mecontente...
Il y a pourtant compensation... Une heure avant j'ai porte a Tony une tete peinte il y a deux jours et une esquisse pour le Salon. La tete est une de mes meilleures choses et l'esquisse est tres bien, il dit de ne pas hesiter, de le faire pour le Salon absolument, que j'ai mis la main sur un sujet heureux que... Enfin un tas de choses agreables... Ce sont deux gamines qui s'en vont a l'ecole par la rue.
Saint Amand qui a dejeune avec nous convient que nous avons des ennemis... Vous avez fait des maladresses... Ces femmes invitees, puis lachees... Enfin... Je me sens sur un volcan, on a relance cette vieille infamie a qui personne n'a jamais cru et Paris est si badaud, si content de glorifier ou d'assassiner quelqu'un... Que Dieu ait pitie de moi...
Et puis une nouvelle, on est venu demander des renseignements a Mme Gavini, sur moi; quelqu'un veut me demander en mariage parce que je suis belle, 2° parce que je suis extremement intelligente, 3° parce qu'on a remarque que chez moi d'ailleurs, je ne suis pas le moins du monde coquette.. Ce dernier est tres vrai... Je me fiche de tous et j'ai autre chose en tete. Ce doit etre un vicomte sans le sou quelconque... Inutile.
Et maman troublee par ce recommencement de miseres aurait consenti au premier mariage venu... C'est naturel, cette femme ou ces femmes sont un melange incoherent d'un tas de sentiments stupides, elles m'aiment et ne m'ecoutent pas, me respectent et me tracassent, me croient grand esprit et ne font qu'a leur tete se cachant de moi et craignant mes critiques... Et dans un moment de chagrin ou de crainte de quelque scandale elles me marieraient a un monsieur quelconque, sans amour, sans argent, sans honneurs. Enfin ce qu'il y a de plus ignoble et de plus atroce dans le mariage. Je me sens devenir bleme en pensant a cet abandon de mon etre par des gens qui devraient me croire digne des plus hautes destinees... Elles le croient... Mais par moments elles ont peur... Et puis elles sont si betes et si ignorantes de tout. Ca c'est a un point absolument incroyable!! Depuis dix ans je me debats et depuis dix ans elles se posent comme deux sauvages extremement civilisees, ignorant tout de la vie sociale ! Enfin deux imbeciles... Des femmes orientales, innocentes, betes, enfants et avec des apparences comme tout le monde, ce qui fait qu'on ne croit pas que ce soit possible...
Depuis deux ou trois ans seulement, elles commencent... Et que des peines j'ai eues... Et pensez ces pronviciales, ces campagnardes de Russie jetees dans la vie de Bade, de Monaco, de Nice... On les a cru corrompues, cascadeuses, folles... Elles sont seulement tres betes... Et puis a present nous voila lancees dans le plus grand monde. Comment ? Pourquoi ? De quel droit ? Point de naissance illustre, rien que de la petite noblesse; point de millions, cent cinquante mille francs par an de depense, pas meme.
Il est naturel que cela fasse crier, s'etonner, chercher...
On est furieux, on est jaloux... Sortir de Poltava, sans un ami, sans un parent a Petersbourg, nulle part et pretendre a la plus haute aristocratie de Paris...
Enfin, que Dieu me protege.