Journal de Marie Bashkirtseff

J'ai passe toute la journee chez les gitans et pour ne rien faire. Il fait un vent glacial, j'ai eu la figure gercee de froid, la toile cassante de sable et de poussiere, en somme rien fait; mais quelle mine precieuse pour les artistes ! Rester la tout un jour pour surprendre ces attitudes, ces groupes, ces effets de lumiere et d'ombre ! D'abord ils sont tres bienveillants avec les etrangers parce que les Espagnols les meprisent. Il faudrait venir pour deux ou trois mois et faire des etudes tous les jours et il en resterait toujours a faire. Je suis folle de ces types gitans. Ils ont des poses, des mouvements, des attitudes d'une grace si naturelle et si etrange. On ferait la de merveilleux tableaux. Les yeux s'enfuient dans toutes les directions comme on dit en russe, tout est tableau. C'est enrageant d'etre venue si tard, mais malgre la meilleure volonte du monde on ne peut travailler, le vent de la montagne couverte de neige et percant. On n'y peut tenir. Mais que c'est beau, que c'est beau, que c'est beau ! Lorsque je me suis installee pour travailler ils sont accourus et se sont groupes tout autour sur les degres [Mots noircis: naturels de la] montagne, je vous laisse a penser si cela faisait bien. Et cette curiosite est toute sympathique tandis que les gens qui m'entouraient l'autre jour dans la rue m'agacaient profondement. Les Espagnols ne font rien, ce qui fait que au lieu de venir voir et passer il y en a un tas qui reste derriere vous deux ou trois heures. Et notez que j'ai travaille dans une rue deserte au diable vert et il y a beaucoup de peintres ici. Grenade est aussi artistique et pittoresque que Seville est bourgeoise bien qu'elle possede une ecole celebre. Toutes les rues de Grenade, presque toutes sont ravissantes pour un peintre. On est ebloui et tiraille dans tous les sens. On peut s'arreter, au hasard et faire ce qu'on trouve devant soi et ce sera un tableau. Je veux revenir ici en aout-septembre et moitie octobre prochains.