Journal de Marie Bashkirtseff

Donc j'ai passe aujourd'hui dans les prisons de Grenade. Les prisonniers jouissent d'une liberte charmante, la cour ressemble a un marche, les portes n'ont pas l'air de bien fermer et enfin ce bagne ne ressemble pas autant aux descriptions des maisons centrales de France. Mon pauvre diable de forcat a tres bien pose toute la journee mais comme j'ai fait la tete grandeur nature, ebauche les mains en un jour (sublime genie !) je n'ai pas [Mots noircis: rendu aussi] exactement que d'habitude le caractere etonnament louche de l'individu. Et j'ai tort d'en accuser le manque de temps, car si je ne suis pas plus satisfaite cela tient a la lumiere qui [Mots noircis: a change] plusieurs fois et aussi a ces bons forcats dont j'avais tout le temps une douzaine derriere le dos. Ils se relayaient mais j'en avais toujours et c'est agacant de sentir des yeux derriere soi. L'excellent sous-chef dans le cabinet duquel je travaillais, avait mis des chaises derriere moi, comme au spectacle pour ses amis qui se sont succedes la pendant toute la journee. Et a chaque instant on frappait a la porte, c'etait des prisonniers, les pas mechants, les caporaux qui demandaient a entrer et entraient. L'interprete et Rosalie sont restes la tout le temps et j'ai appris ainsi qu'un homme qui a assassine sa femme va etre etrangle
publiquement la semaine prochaine. Puis qu'il y a un prisonnier pour n'avoir pas voulu saluer la procession et d'autres choses etonnantes. Avez-vous remarque que lorsqu'on dit, comme moi tout a l'heure et d'autres choses etonnantes, ou bien j'en passe et des meilleurs, ou encore: et ce que je dis la n'est rien aupres du reste. C'est toujours qu'on ne passe rien pas meme les pires, qu'on a dit ce qu'il y avait de plus fort et qu'il n'y a pas du reste, mais qu'on veut [Mots noircis:rencherir sur la verite tres] souvent en parlant d'une personne on cite ce qu'elle a fait de pire en disant: voici [Mots noircis: quelque chose] qui lui est habituel, jugez donc de ce que sont ces gros peches. Mais revenons a mon forcat, je l'avais pare des crimes les plus enormes et il n'a fait parait-il que de changer de la fausse monnaie. [Mots noircis: Mais] cette idee de son innocence relative m'a peut-etre empeche de lui donner l'air criminel qu'il a. Car il a une tete a tout faire aussi vais-je lui faire un petit roman que je ressortirai a Paris. La fenetre balcon donnait sur la cour et tous ces pauvres diables regardaient avec une avidite espagnole le modele et le chevalet et le peintre. En sortant ils sont accourus comme des chiens affamees et ce furent des mines, des mains jointes, des exclamations en voyant le portrait du camarade. Au moment de franchir la porte, le sous-chef a eu l'amabilite de montrer la toile a toute la cour qui se hissait sur la pointe des pieds, puis il l'a portee au chef et au commandant qui est descendu dans la rue me saluer dans ma voiture. Puis le sous-chef marchant toujours devant les chevaux on s'est arrete devant la maison d'un autre dignitaire de la prison qui est venu voir. Et apres que le commandant et le sous-chef m'eurent renouvele l'assurance qu'ils me reverraient avec plaisir je suis enfin partie chercher ma tante avec qui nous faisons un tour a la promenade. J'ai ecrit dans le coin de ma toile: Antonio Lopez (?) condamne a mort 1881, octobre, pour assassinat, vol et fausse monnaie. Pauvre homme mais enfin je [le] calomnie sous un pseudonyme. Il s'appelle peut-etre Rodriguez ou Perez au lieu de Lopez. Je l'ai represente avec son tricot; la plupart de ces aimables citoyens, [Mots noircis: c'est-a-dire tous ceux qui ne sont pas occupes] aux ateliers de charpenterie, menuiserie, cordonnerie etc. etc. tricotent des bas comme de paisibles menageres. Le condamne a mort se promenait dans la cour aussi libre que possible, qui ne sont la que pour un an ou deux, pour des bagatelles. Plusieurs de ces messieurs preferent la cuisine de
famille a celle de l'etablissement et leurs gracieuses compagnes leur apportent de delicieux diners dont Coco ne voudrait certainement pas. [Mots noircis: Coco, surnomme l'assassin, on n'a jamais su pourquoi, et qui, chaque fois que ses collegues se conduisaient avec moi comme Francois 1er avec le Titien], leur sautait dessus sans aboyer, pour mordre plus surement.