Eh bien tachons de justifier du temps... je m'embrouille. Eh bien j'ai vu la cathedrale qui est une des plus belles du monde selon moi et une des plus grandes. L'Alcazar avec ses jardins delicieux, les bains des sultanes. Et puis nous avons fait une promenade dans les rues, je n'invente rien en disant que nous etions les seules femmes en chapeaux aussi c'est a nos chapeaux que j'attribue l'ebahissement des populations. Encore si j'etais elegante, mais je portais une jupe de laine grise, un paletot noire collant et un chapeau noir de voyage. Mais les etrangers sont regardes ici comme des singes savants, on s'arrete, on les hue, ou on leur dit des choses aimables. Je suis huee par les enfants mais les grands me disent que je suis jolie et salee, c'est comme on sait, tres chic d'etre salada. Seville est toute blanche, toute blanche, les rues sont etroites, dans la plupart les voitures ne passent pas. Et avec tout cela ce n'est pas aussi pittoresque qu'on le voudrait. Ah ! Tolede, je vois ma barbarie a present, Tolede est une merveille. Seville avec ses maisons basses blanchies a la chaux, est d'un caractere un peu bourgeois. Il y a bien dans les bas quartiers... Mais dans tous les pays du monde les mauvais quartiers sont interessants. Ce qu'il y a c'est une harmonie et une richesse de tons telle qu'on voudrait tout peindre. Je suis tres agacee de ne pas parler espagnol, c'est une gene affreuse surtout pour travailler, faire des etudes... Ces femmes et ces enfants a moitie sauvages sont d'une couleur prodigieuse ainsi que leurs loques. C'est ravissant malgre la crudite des maisons blanches. Mais il pleut toujours et puis je suis en famille. Je comprends qu'on soit
heureux de vivre en famille et je serais malheureuse seule. On peut aller faire des achats en famille, aller au Bois en famille, quelquefois au theatre, on peut etre malade en famille, faire des cures en famille, enfin tout ce qui est de la vie intime et des choses necessaires. Mais voyager en famille !!! C'est comme si on prenait plaisir a valser avec sa tante. C'est ennuyeux mortellement et meme quelque peu ridicule. On se bat les flancs pour ne pas tomber dans l'abrutissement et on se fait pitie. J'ai fait hier une etude de mendiant, en quatre ou cinq heures, grandeur nature. Il faut de temps en temps essayer des esquisses tres rapides pour s'assouplir la main. Et puis nous avons ete chez le marquis Pickman y Pickman auquel nous sommes adressees par notre consul de Biarritz. Ce sont de braves fabricants de porcelaine d'origine anglaise enrichis ici et devenus marquis. Madame Maria del Rosario Guttierez y trente six choses est une petite bourgeoise ronde et fraiche, bref... au panier. Allons a Grenade mais je pense a Paris avec tant de plaisir... Je voudrais y etre. Vous ne savez pas, j'ai reve de Cassagnac et j'y ai pense constamment a Seville... Du reste un peu partout, ce n'est plus qu'une habitude, mes reveries se partagent entre lui et les gloires artistiques que me donnera mon Immense talent. Et hier ! j'ai essaye de chanter pour la premiere fois depuis un an peut-etre et ce peu de notes passables m'ont fait bondir de joie. Ah ! si je pouvais chanter. Il me semble etre en exil, les journees sont si longues sous ce ciel gris et dormant peu a cause des moustiques je suis enervee et ne puis travailler. Il faut rentrer a Paris, qu'est-ce que je fais dans cette province. C'est a pleurer. Si je trouvais a travailler j'oublierais tout, mais etre la pour trois jours a l'hotel, seule, triste... Et je viens de lire une histoire touchante qui rappelle Paul et Viginie, sublime roman dont le souvenir seul vous fait passer des bouffes de jeunesse et de poesie dans l'ame. C'est meme pour en parler que j'ai ouvert ce cahier... Ah ! oui parlez-moi de l'Andalousie, j'ai ete une fois dans la rue a pied avec ma tante et une autre fois avec un guide voir les anciennes rues juives. J'esperais trouver un tas de vieilleries amusantes, et au lieu de cela des sortes de corridors sans plafonds, blanchis a la chaux ! Et par ci par la de petites portes laissant entrevoir des petites cours tres nettes, tres propres avec de belles plantes au milieu. O Tolede, o Cordoue ! Je m'imaginais Seville et un tas d'aventures amusantes, mais
je m'ennuie tant que je reste enfermee a l'hotel, adieu les aventures. Et il pleut. Et Paul et Virginie... le Paul que... vous savez... sans doute, c'est le mien. Pas d'amour, pas de poesie, pas meme de jeunesse. Rien c'est vrai il n'y a rien dans ma vie et a Seville il me semble que je sois enterree comme en Russie cet ete. Tous ces voyages !... Pourquoi ? Et la peinture. Voila cinq mois que je n'ai ete a l'atelier, de ces cinq mois avec tous ces voyages j'en ai perdu trois. Moi qui ai tant besoin de travailler... La mention de Breslau a reveille tout un monde de pensees ou plutot a rapproche de moi, a rendu possible... a transporte dans la vie reelle ce reve de medailles au Salon qui paraissait si lointain que j'y songeais dans mes comtes a dormir comme je songeais a avoir la legion d'honneur ou a etre reine d'Espagne... Lorsque Villevieille vint m'annoncer la probabilite de la mention Breslau elle eut l'air de croire que cela me faisait... Enfin les autres en admettant que je pourrais oser songer a une recompense pour moi m'ont donne l'audace d'y songer ou plutot de me dire que puisque les autres pensent que je puis y rever, il faut donc que cela soit possible... Bref voila bien cinq mois que j'y reve autant qu'a Cassagnac... Et je me demande s'il est possible que j'en sois occupee toute ma vie et que je ne sois pour lui que la petite fille qu'il a vue vingt fois et qu'il a parfaitement oubliee ? Car enfin pendant que je vis avec sa pensee, pendant que toutes mes actions, tous mes reves se rapportent a lui, pendant que je le lie intimement a ma vie, il ne pense seulement pas que j'existe et m'est tout a fait etranger, c'est-a-dire moi je lui suis tout a fait etrangere. Et je voudrais posseder la "technicite des mots" de Theophile Gautier pour analyser ce phenomene. Ce monsieur avec qui je ne me suis jamais trouvee seule dix minutes de suite est tellement entre dans ma vie fictive qu'il arriverait a l'instant et m'appellerait Marie que je trouverais cela tout simple. Je n'ai jamais vecu si intimement avec personne qu'avec lui depuis que nous ne nous voyons plus. Son mariage ne s'est pas presente un seul instant comme obstacle puisque j'y pense comme je pensais a ma medaille, c'est-a-dire dans l'impossible, le reve, une sorte de ciel ou tout se fait selon ma fantaisie ou j'epouse des rois, ou je deviens veuve et ou le jeune depute du Gers m'aime a la folie. Sa femme meurt aussi car un homme marie... jamais de la vie. Eh bien quelqu'un... tenez quand Julian me parle de ... ce monsieur, cela me parait tout drole comme si je parlais de ressusciter un mort, je vis si retiree que je le vois une fois par an, pas
meme... Donc il reste dans les nuages et la medaille ou mention devient... Je voudrais bien avoir le bonheur de dire devient palpable. Enfin la je n'ai rien cette annee, ce sera un de ces coups terribles dont il est difficile de se faire une idee. Et ma malchance est telle... et songez donc je n'ai pas encore la moindre idee de ce que je ferai... Enfin il faudrait d'avance m'habituer a ce desastre... Rien que d'y penser je deviens en feu et aussi je crois que je me suis laissee voler par maitre Lorenzo Q'ai l'air de divaguer, mais tout s'enchaine, l'etude de chez Lorenzo peut faire un tableau).