Journal de Marie Bashkirtseff

Il pleut, je fais une marine de ma fenetre. Vers cinq heures nous essayons d'aller aux courses mais il fait un froid de chien. Apres dejeuner nous sommes restees assez longtemps au salon de l'hotel, maman y a oublie hier le journal russe qui parle longuement de moi (voir l'album de la presse que je suis en train d'organiser) et une dame Russe et son mari ont lu cela et on dit qu'ils ont en effet entendu parler de moi comme peintre de talent, a Naples. Si maman avait ete la elle aurait lie connaissance mais elle a la migraine et ma tante et moi avons laisse dire ces
choses flatteuses sans lever la tete de nos journaux. La dame est ravissante, le mari est bien et l'enfant joli, ils ne connaissent personne comme nous et ont bien envie de faire connaissance je crois. Apres diner nous allons encore au salon, j'y lis par contenance, mais nous avons vraiment l'air trop bete en face de tous ces gens qui se connaissent, qui causent, qui vont, qui viennent, je parle des Russes au milieu desquels se prelasse la Basilevitch. Enfin je suis a Biarritz ou je revais m'amuser, depuis trois ans. Cet apres-midi j'avais une robe de drap gris, jupe unie avec une broderie de satin gris decoupee et appliquee au bas de la jupe. Corsage Louis XV a gilet pareil a la broderie de la jupe, paniers cousus apres le corsage, simplement releves tres en arriere et tombant assez bas. Chapeau de feutre gris, souliers pareils [Mots noircis:Moliere doubles] de satin mauve; L'ensemble est d'une simplicite royale. Hier au soir Coquelin Cadet donnait une representation au Palais-Biarritz. J'etais tout en noire; [Mot noirci: chapeau] correcte, soyez tranquilles. Je devais envoyer a Saint Amand des chroniques de Biarritz, noms, toilettes etc. Je ne connais pas un chien qui puisse me nommer qui que ce soit.