Journal de Marie Bashkirtseff

Comme il se faisait tard je quittai le portrait et me mis à faire une esquisse cherchant toujours pour le Salon. Julian arrive et trouve cela très joli, alors je vais avec lui dans l'antichambre et demande si cela pourrait faire l'affaire.
Mais oui, très bien, seulement c'est un sujet calme et de jeune fille et il croyait que je trouverais quelque chose de plus... Et puis il me reproche pour la dixième fois au moins de ne pas avoir fait Mme Nachet sur une toile plus grande et avec plus de robe, enfin pour l'exposition. Il faut vous dire que cette scie revient chaque fois que je parle du salon. Mais pour que vous comprenez l'effet que cela me fait il faut vous dire que ce portrait ne me plaît et ne m'amuse pas, que je le fais par complaisance, que le modèle n'a rien d'empoignant, que je le fais parce que dans un moment [Mot noirci: d'expansion j'ai] promis. Cette expansion idiote qui fait que je donnerais tout et me creuse la cervelle pour savoir ce que je pourrais bien offrir et comment je ferais mieux plaisir à n'importe qui à tout le monde. Et si vous croyez que ça m'arrive rarement ! C'est presque toujours comme ça, sauf quand je suis trop ennuyée... et encore.
Ce n'est même pas une qualité, c'est dans ma nature de vouloir faire le bonheur de tout le monde et alors emballée, des attendrissements bêtes ! Vous ne saviez pas cela et je passe pour égoïste, arrangez cela ensemble.
Donc ce portrait que j'ai hâte d'avoir fini, on me le met sous le nez à toute minute pour cette exposition qui me préoccupe depuis un an, à laquelle je rêve et sur laquelle je fonde de si folles espérances. [Mots noircis: Cela dit-il] semble que c'est pour que je n'expose rien, je dis il semble parce que il serait trop cruel pour moi si vous pensiez que c'est vrai... Et puis toujours cette scie du portrait que je ferais bien, dit-il de faire à l'atelier, je le ferai mieux ainsi. Enfin voilà mon exposition.
Ceci dit vous ne serez pas étonnés que je sois revenue à la maison les mâchoires contractées et craignant de faire un mouvement de peur de fondre en larmes et que je pleure comme un veau à présent. Aussi fallait-il être folle pour croire à quoique ce soit de possible, pour moi.
Ô néant.
Et maintenant c'est envenimé et la question du Salon me ferait pousser des cris.
Voilà donc où j'en suis après trois ans de travail. "Il faudrait arriver phénomène" disait Julian.
Mais je n'ai pas pu. Voilà trois ans et qu'ai-je fait, que suis-je? Rien. C'est-à-dire que me voilà bonne élève et voilà tout, mais le phénomène, le coup de foudre, l'éclat... il n'y [a] plus personne. Cela me frappe comme un grand désastre inattendu... et la vérité est si cruelle que j'essaye déjà de croire que j'exagère. C'est la peinture qui m'a arrêtée tant qu'il s'agissait de dessin, "j'épatais" les professeurs, mais voilà deux ans que je peins. Je suis au-dessus de la bonne moyenne je sais, je montre même des dispositions extraordinaires, comme dit Tony, mais il me fallait autre chose, enfin, ça n'est pas. Mais j'en suis assommée comme d'un grand coup sur la tête et je ne peux y toucher du bout de la pensée sans que cela me fasse horriblement mal. Et les larmes donc !
Voilà qui arrange bien les yeux. Je suis perdue, je suis finie, morte et quelle rage affreuse ! Je suis navrée de moi.
Ah ! Mon Dieu. Je deviens folle en pensant que je vais mourir dans l'oubli !
J'en suis trop au désespoir pour que ça n'arrive pas.