Journal de Marie Bashkirtseff

J'ai depuis deux jours un retour de tendresse pour Cassagnac et je ne me l'explique guère car les opinions de cet homme je ne les partage pas et ne les crois pas sincères, ce qui est plus grave. Si son bigotisme est vrai je ne pourrais pas le supporter, ce qui nous vivions ensemble. Sa ligne de conduite en politique me paraît tellement absurde que je ne pourrais pas m'empècher de le lui répéter toute la journée. Mon sincère républicanisme se révolte de ce rôle de monarchiste et de "conservateur" qualificatif absurde employé tous les jours. De même pour celui de "révolutionnaire" appliqué aux républicains. Et quand on ne peut les appeler ainsi en conscience on les appelle repus, engraissé, aspirant à la tyrannie. Ô bonne foi ! Ô bon sens !
Donc comme citoyen je ne puis pas souffrir Cassagnac, comme homme politique il est mon ennemi et je le trouve absurde et sans issue.
Et je ne sais si j'aimerais mieux croire qu'il est convaincu que de croire qu'il joue un rôle. Non, j'aimerais mieux qu'il me dise qu'engagé dans cette voie il est forcé de marcher mais qu'il ne croit pas que c'est arrivé, il n'est pas assez bête pour être sincère. Je m'étonne de préférer quelqu'un avec qui je ne suis pas tout à fait d'accord, ou plutôt cela me met mal à mon aise et m'empêche de l'aimer... Non, je n'aime personne, seulement de temps en temps celui-là revient et il semble qu'il soit le seul être possible.
Pourtant je l'ai peu vu et ce que j'en ai pensé et écrit est monstrueusement disproportionné avec ce que nous avons été l'un pour l'autre; deux étrangers. Mais moi dans ma solitude j'ai travaillé tout cela, j'ai tiré dessus tant et tant que c'est devenu un tissu assez grand pour m'envelopper tout entière.
Cassagnac et moi n'avons jamais échangé une parole sensée, une conviction intime; une idée sérieuse; Il parlait bien quelquefois mais en orateur; nous n'avons causé qu'une fois au 71 des Champs Elysées quand il est venu dîner, et encore j'avais si peur que je riais tout le temps, avais les doigts glacés et le visage en feu, la voix étranglée par je ne sais au juste quoi. M'efforçant à répondre hardiment je suis restée souvent sotte sentant à ces déclarations d'amitié et à son serment de ne jamais me regarder que comme une sœur. Nous n'avons donc causé que cette fois, et encore ! Aussi c'est effrayant les proportions que prennent les choses quand on a toutes ses journées pour y penser et que pendant des mois aucune impression nouvelle ne vient contrarier l'ancienne.