Journal de Marie Bashkirtseff

J'espère qu'il est bien parti cette fois. Le paquebot part samedi de Marseille. Mais enterrons le Soutzo et parlons de moi, pour enregistrer de nouvelles choses charmantes qui m'arrivent.
D'abord hier, je suis retournée chez le docteur où je suis allée pour mes oreilles. Et il m'a avoué qu'il ne s'attendait à voir la chose si grave, qu'il y a perforation du tympan dans les deux oreilles et que je n'entendrais plus jamais comme avant. Il y aura toujours comme un voile. J’en suis restée comme assommée. C’est horrible. Je ne suis certes pas sourde, mais j’entends comme on voit à travers un léger voile. Ainsi je n'entends plus le tic-tac de mon réveil et je ne l’entendrai plus jamais qu’en m'approchant. Voilà, en vérité, un malheur. Dans la conversation brève des choses m’échappent... Enfin remercions le ciel de n’être pas encore devenue aveugle ou muette. Une fois en Russie j'ai voulu me tuer mais une horrible crainte de l’enfer m’a retenue; hier la peur était moindre et ce n'était plus l’enfer, mais l’inconnu qui m’effrayait. Espérons qu’à la troisième occasion je n’aurai plus peur de rien .
J'écris toute courbée et, si je veux me redresser, j'ai atrocement mal; c'est chez moi I'effet des larmes. A la mort du Prince Impérial, j'ai eu mal comme cela. J’ai bien pleuré depuis ce matin.
Mon oncle Woldemar est arrivé. Il dit qu'étant à Berlin pour affaires, il a poussé jusqu'à Paris pour voir la ville. Cela ne me paraît pas sérieux et puis ma tante a un air sombre. Il sera arrivé quelque affaire, mais je ne saurai rien, ces idiotes me traitent en aliénée et craignent de me faire mal en me donnant de l'inquiétude . Alors tout naturellement je demande s’il a vu depuis peu maman. Depuis cinq jours. Et quand revient-elle ?
- Oh ! au commencement d’Octobre au plus tard.
Là-dessus, j'envoie une dépêche où je la traite de mère criminelle, puis lâche, menteuse, infâme, ne veux plus vous revoir, avez perdu votre fille, vous méprise ainsi que le père etc.
Cela ne fera rien à cette vertueuse mère de bois mais au télégraphe à Poltava, on lira ces infamies que le ciel si bon pour moi me pardonnera peut-être en faveur de ce que je suis la seule à qui ça nuit. Le monde ne sait pas, et certainement à ses yeux je suis coupable d’injurier ma mère.
Je raconte ce qui s’est passé ici pendant Georges et les horreurs subies, et l’attitude de ma vertueuse mère qui me flétrissait parce que je voulais chasser cet homme... Et je fonds en larmes, à table, devant cet oncle qui ne m’a pas vue depuis quinze ans .
Aussi songez donc, ils me volent ma vie, ils me volent ma jeunesse. Tout peut se compenser mais pas cela; ils me perdent, ils m’ont perdue !
Une niaiserie comme ce Biarritz, on n'a pas pu le faire pour moi et j'ai toujours été sacrifiée, salie, tout a été sacrifié à ce frère, si encore c'était son amant, on le comprendrait peut-être, sans l'excuser, mais cet horrible...
Enfin que voulez-vous ! Ils se croient quitte de tout en m'embêtant avec des potions et des médecins.
Ce soir je suis rentrée chez moi comme une bête blessée, râlant et les appelant monstres, infâmes, voleurs, brigands ! Ah ! les lâches !
Non, vous ne savez pas, vous ne saurez jamais, il faudrait raconter tout cela froidement depuis longtemps, petit à petit. Au lieu de cela je me suis plainte, si j’avais seulement raconté simplement, c’est vous qui auriez crié pour moi. Mais il faut croire que je ne puis même pas faire le mal. Cette dépêche me couvrira d’opprobre et ne fera rien à cette femme que je mets dans le même sac avec mon père. Si vous saviez ! S'il s'était agi de quelque dette ou de quelque brouille de ce frère immonde avec sa maîtresse, ma chère mère accourerait du bout du monde ramener la dame à cet être hideux et les raccommoder...
Mais ici il s’agissait tout bonnement de me conduire dans une ville d’eaux élégante, et aux eaux notre misérable position se verrait moins, on pourrait, qui sait, peut-être... Mais ils m'ont enterrée jusqu'ici, à quoi bon changer... j’ai atrocement mal, je ne peux plus écrire .
Mon oncle et ma tante ont parlé de l’héritage et du testament de grand-papa. Oh ! que tout le monde est dégoûtant ! J’ai entendu ma tante flétrir le nom du père mort... ça, c'est affreux. Ils m'ont fait bien du mal tous les miens et je leur dis, mais s’ils venaient à mourir je ne dirais plus rien.