Journal de Marie Bashkirtseff

Wodzinski vient nous voir, ce qui fait que je sors un moment, et on le mène au salon où il nous présente à ce vieux type de marquis de Barbentane, célèbre pour son acharnement à chanter avec le plus ridicule fausset du monde. Wodzinski me rappelle Alexis, il était gentil ce pauvre Serbe.
[Vingt trois lignes cancellées]
Ça c'est le côté humain, mais voici le côté famille qui nécessite du reste une préface.
Vous savez que depuis longtemps mon rêve est d'aller à Biarritz et vous savez que depuis l'âge de seize ans, j'ai toujours pensé, du reste vous savez comment j'ai vécu. Maintenant, je ne peux pas y aller avec ma tante et cela pour mille raisons, dont pas une très claire, mais qui toutes font une formidable raison. D'abord c'est gauche de ne pas être avec sa mère quand elle n'est ni infirme, ni folle, ni morte et on invente tout de suite quelque chose. Je suis trop exaspérée contre ma famille pour la supporter autrement que par bienséance, or quand je suis avec maman je n'ai rien à dire puisque c'est tout autant pour moi et pour le monde. Mais, seule avec ma tante, je n'ai pas cette raison naturelle qui fait pardonner le formidable ennui de m'ennuyer en tête-à-tête et puis j'imagine qu'on dit de telles atrocités sur mon compte que je préfère rester enfermée chez moi. Pourtant ma tante est la meilleure des femmes pour moi, elle s'inquiète aussitôt si je ne mange pas où ne me couvre pas assez, pour le reste elle est stupide ou bien fait la bête.
Elle serait aux anges de me voir épouser n'importe qui, pour que tous ces tracas finissent, elle aurait opté pour Soutzo ou pour un autre, et je suis bête mais je suis toute vexée de voir que ma famille ne s'imagine pas qu'il n'y a rien d'assez bien pour moi. Certes, elle ne s'étonnerait pas de me voir épouser un Empereur mais elle accepterait aussi bien un moindre seigneur, un Multedo. J'écris vingt fois en Russie pour ce Biarritz et on répond que j’y aille avec ma tante et qu’on m’y rejoindra. J’ai pourtant donné toutes sortes de raisons et ai juré que je n’irais pas sans elle .
Voici ma lettre de ce soir écrite au milieu d'une crise de larmes:
Vous ne faites rien d'utile en Russie, revenez donc pour que je puisse allez aux eaux. N’oubliez pas que j’ai toujours passé mes étés dans des endroits brillants comme Soden, Schlangenbad et cette année le Mont-Dore.
Vous avez toujours agit en ennemie avec moi, pourtant je dois reconnaître que vous m’avez toujours laissé l’espérance d’attraper un mari dans la rue. Maintenant vous ne voulez même plus ça, car ce n’est pas au Mont-Dore que j’attraperai un mari dans la rue et pour la très bonne raison qu’il n’y a pas de rues au Mont-Dore .
Du reste c’est la dernière fois que je vous parle de ce Biarritz dont je commence à être dégoûtée rien qu’à force de mendier votre retour.
Vous pouvez revenir je vous assure vous m’avez assez tiraillée et, quelque immense que soit la somme de plaisir que j’aurais de ce voyage, elle est déjà dépassée par la somme de bile que vous me faites faire.
N’est-ce pas votre système d'accorder les choses au moment où l'on est exaspérée et où on ne veut plus rien. De toute manière je ne vous en parlerai plus. Faites comme vous voudrez et sachez que je ne bougerai pas de Paris que vous ne soyez arrivée. Et j'ajoute: Je viens de recevoir une lettre !
Je viens de recevoir votre lettre que je vous renvoie parce que je déteste les proses.
De quelles affaires parlez-vous ? Que me font vos affaires et à quoi me servent vos sous ?
Donnez-moi une bonne raison pour rester en Russie: je vous connais, vous reviendrez et à chaque occasion vous me répondrez que c'est ma faute, que c’est parce que je vous ai rappelée trop tôt. Naturellement ce sera des mensonges, mais ça ne vous arrête pas. Je le répète: je n'irais nulle part seule.
[Neuf lignes noircies]