Mardi 1er juin 1880
J’ai fait le rêve qui me présage toujours quelque chose de désagréable.
Aussi est-ce à contre cœur que je vais à la messe que le Prince fait dire à Saint-Philippe du Roule pour le repos de l'âme du petit qui a été tué.
Inutile de vous dire que les articles des journaux m’ont fait pleurer et que cette mort a décidément sur moi une influence étrange. Tous nos amis bonapartistes à la sortie. Mais mon rêve me faisait attendre à chaque minute, quelque horreur.
Géry nous dit que Gabriel n’aura fini que cette semaine. Pauvre petit. Enfin je rentre, Mme Larivière (née Lubomirska) vient poser. J’ai cru que ces dames oublieraient leurs portraits de charité. Et pendant que je prends ma leçon de harpe on m’apporte une lettre. Cela m’a donné un coup, le rêve était toujours présent.
La lettre est de la Mouzay qui est folle et vous allez le voir. La petite vérole est dans son quartier et elle prie que nous donnions l’hospitalité à sa fille pendant quelques jours.
Pour qu’elle apporte la maladie alors. Je savais bien qu’il y avait cette épidémie mais à Paris on ne pense pas à ces choses- là. Mais cet avis direct, brutal et cette idée de risquer une fille de vingt ans pour une femme de trente-quatre, me met en frayeur.
Mes mains tremblaient et j’ai eu chaud aux joues qui me brûlent encore. Est-il possible de réclamer de pareils services et d’écrire de telles choses. L’imagination, la peur seule peut donner la maladie et pour moi ce serait la mort.
Je me tuerais. Enfin, elle vient dîner ce soir, voilà encore un cadeau à faire.
Voyez-vous les Athés doivent être bien malheureux quand ils ont peur, moi quand j’ai peur j’appelle aussitôt Dieu et tous mes doutes s’évanouissent par égoïsme. C’est un vilain senti-ment mais je ne tiens pas à me parer de vertus que je n’ai pas, je trouve que c’est déjà assez fat d’étaler toutes ses petitesses et toutes ses vilenies. En 1873 je suis allée à l’Exposition Universelle de Vienne au plus fort du choléra sous l’égide de ses vers du psaume X (je les copie exactement).
Il te couvrira de ses ailes;
Sous leur abri tu seras en sûreté;
Tu ne craindras ni les terreurs de la nuit;
Sa vérité te servira de bouclier;
Ni la flèche qui vole pendant le jour;
Ni les fléaux errants dans les ténèbres,
Ni le trépas qui exerce ses ravages à midi;
Mille tomberont à tes côtés;
Et dix mille à ta droite;
Mais il ne parviendra point jusqu’à toi.
Hier j’ai pensé à ces lignes divines, je les relus avec enthousiasme; je ne prévoyais pas qu’elles me serviraient aujourd’hui.
Mais le rêve, est-ce curieux. Il était ignoble mais je vous le dirai pour qu’il perde sa vertu.
Eh bien quand je rêve d’ordure, voilà.
Je viens de faire mon testament, il est contenu dans l'enveloppe ainsi adressée : A M. Paul Bashkirseff, Poltava. En mains propres. Russie.
Je viendrai les tirer par les pieds quand je serai morte s’ils n’exécutent pas mes volontés.
Courtès à Paris pour vingt-quatre heures arrive avec Soutzo vers neuf heures.C’est un bon garçon, il disait à Soutzo tout le long du chemin qu’il était ravi de nous revoir. Mais les Mouzay viennent dîner, quelle audace. L’épidémie n’est pas dans leur quartier mais il y a un malade dans leur maison. Encore mieux !
J’ai la fièvre de frayeur.
Courtès et Soutzo me font du bien. Courtès part à onze heures, quant à l’autre sous prétexte de peur de rester seule, de ne pouvoir dormir je l’ai gardé.
Il est trois heures, il vient de partir.
D'abord c'était... une simple causerie où je me plaignais de mourir, ma tante ne me quitte pas, mais cela ennuyait Casimir et moi aussi, je me suis mise au piano et avant que ma tante entre il a eu le temps de me dire une chose qui m’a fait froid. Ses sœurs le marient mais il n’aime pas la femme.
- Alors ne le faites pas, croyez-moi, c’est insensé.
Mais c'est égal je n'ai plus pu le laisser partir avant de savoir... nous jouons aux cartes, aux bêtes, jeu favori des domestiques russes.
C’est Mme de Bailleul que vous épousez ? lui écris-je sur un cahier.
Non, elle est encore plus vieille, me répond-il par la même voie.
Alors nous emplissons six pages de ces phrases qu’il serait amusantes de conserver.
En fin de compte, il m’aime, il m’adore et les phrases tournent autour du sujet brûlant. Je lui défends de plaisanter et il répond que c’est moi qui me moque de lui.
Ma tante dit de temps en temps que je suis folle, qu’il faut me coucher et je lui réponds que j’ai la maladie et que je vais mourir. Après cette correspondance singulière je ne suis pas très avancée, fus-ce vrai, est-ce pour rire ? Mais ce soir au moins il y a eu de sa part des regards fort significatifs et des serrements de main sous prétexte de voir si j’ai la fièvre.
Vous ne me facilitez pas les aveux ! m’écrit-il.
Et je réponds :
Moi je vous tends tout le temps la perche imbécile !
Ce dernier mot est de trop, je le retire.
Enfin cela ne mène à rien.
Je suis avide et voudrais garder ce garçon ne sachant pas encore ce que j’en ferai.
Voici une idée... je l’amènerai à me reparler de mariage et lui dirai alors de demander à maman, cela fera gagner du temps; maman refusera, encore un délai... et puis je n’en sais rien... C’est déjà quelque chose que de n’en rien savoir. Pourvu qu’on ne me le prenne pas. Demain Courtès et lui déjeunent ici.