Journal de Marie Bashkirtseff

Eh bien ! Je suis à Nice ! J'ai voulu prendre un bain d'air, m'inonder de lumière et entendre le bruit des vagues. Aimez-vous la mer ? Moi, j'en suis folle; il n'y a qu'à Rome où je l'oublie... presque.
J'ai voyagé avec Paul... on nous prenait pour le mari et la femme, ce qui me froissait au suprême degré. Comme notre villa est louée nous allons à l'Hôtel du Parc, l'ancienne villa d'Acqua Viva que nous habitions il y a de cela huit ans. Huit ans ! Je fais un voyage de plaisir et j'arrive au milieu de tracasseries. On ne m'a seulement pas préparé une chambre puis on en discute le prix, on essaye de trouver des combinaisons pour camper trois, dans la même pièce.
Bref un tas d'énervements et de stupidités et de lamentations dont maman a la spécialité. Je ne vais pas vous les décrire, c'est bien assez d'avoir à les supporter ! Enfin nous allons dîner au London House. Antoine le maître d'hôtel vient me présenter ses hommages, les dames du comptoir aussi et puis tous les fiacres sourient et saluent et celui que nous prenons me fait compliment de ma grande taille, il me connaît "comme ça". Et puis un autre qui offre ses services en criant qu'il a servi Mme Romanoff. Puis mes amis de la rue de France. C'est très gentil et tous ces braves gens m'ont fait plaisir.
Et comme j'ai toujours une partie de l'esprit dans les nuages je me rappelle que je ne suis ni Française ni homme et que je n'ai pas besoin d'électeurs.
Dina est vulgaire comme d'habitude et tout le monde est bourgeois... cela me coupe les ailes mais la nuit est belle et je m'échappe toute seule jusqu'à dix heures du soir, je vais rôder au bord de la mer et chanter avec accompagnement de vagues.
Il n'y a pas une âme vivante et il fait bien beau après Paris surtout. Paris !
Mais je suis venue ici pour entendre la Patti qui chante demain, une seule fois en tout.
Mais vous savez que j'ai du bonheur. La diva est indisposée et l'Opéra remis à lundi et dimanche je dois partir pour être lundi à Paris et faire le concours. Je ne le ferai pas. Il serait trop bête d'avoir subi vingt-quatre heures de chemin de fer et en vain.
En route j'étais à côté d'un militaire et comme je venais de lire "L'histoire du pioupiou mangé par un crocodile" de Dumas, je ne pouvais pas regarder le bonhomme sans rire.
Il faut que j'emmène ma mère à Paris. N'a-t-on pas inventé qu'elle s'est retirée ici s'étant brouillée avec moi ?
On me dit qu'il n'est plus "moitié débraillé et moitié élégant" comme il était. S'il est devenu "élégant" c'est bien dommage.. La fenêtre est ouverte et j'entends l'horloge de la tour de ce pauvre Girofla qui est en Chine.
Là-haut, là-haut, sur la montagne.
Vous voyez-bien ce beau castel... Moi, je n'en ai plus qu'en Espagne Je suis au troisième, à l'hôtel...