Journal de Marie Bashkirtseff

Je peins le matin et dessine l'après-midi.
Si j'écris ce soir c'est que j'ai trouvé dans Balzac un M. d'Arthez qui : Quoiqu'il arrivât à l'âge grave de l'homme à trente-huit ans, il conservait une fleur Ide jeunesse due à la vie sobre etc. et comme tous les gens de cabinet, comme les hommes d'Etat, il atteignait à un embonpoint raisonnable... aux yeux noirs, à la chevelure épaisse et brune... Elle avait donc enfin rencontré cet homme supérieur que toutes les femmes désirent, ne fut-ce que pour le jouer cette puissance à laquelle elle consentirait à obéir, ne fut-ce que pour avoir le plaisir de la maîtriser; elle trouvait enfin les grandeurs de l'intelligence unies à la naïveté du cœur, etc. puis elle voyait, par un bonheur inouï, toutes ces richesses contenues dans une forme qui lui plaisait.... A cette noble simplicité qui décorait sa tète impériale, d'Arthez joignait une expression naïve, le naturel des enfants, et une bienveillance touchante.
Que je voudrais donc savoir ce que dirait Balzac de... du Défunt.
Sans élégance, sans espirt, sans adresse, par des mots communs je démolis et vulgarise les gens; Pardieu ! Il est toujours facile de trouver le côté misérable d'un homme, au fond au moins le côté ordinaire qu'on vulgarise encore, qu'on avilit. On écoute les on-dit d'un vétérinaire humain, on ne voit personne, on se fait des idées fausses d'après des données à peine perceptibles... C'est comme si on voulait peindre un portrait d'après une petite photographie.
Tout ce que je puis dire ne sort pas du domaine des conjectures or,., c'est biien misérable. Savez-vous pourquoi je m'exprime si mal ? C'est parce que je crains d'écrire les mots tels qu'ils me viennent, ils me semblent ou trop doux, ou trop sérieux, ou bref, par une fausse honte stupide je cherche à parler comme le Figaro de M. de Villemessant, de ce ton badin qui les craignant, prévient toute moquerie.
Les bêtes vont se dire que j'ai l'intention de continuer Balzac, non;mais savez-vous ce qui lui permet d'être si admirable ? C'est qu'il verse sur le papier tout ce qu'il conçoit dans son esprit, tout naturellement sans crainte, sans affectation. (Presque toutes les personnes intelligentes ont pensé ce qu'il a su décrire mais qui a pu l'exprimer comme lui ?) Cette faculté donnée à un autre esprit n'eut certainement produit rien de semblable, mais supposez Balzac écrivant les mêmes choses comme les autres écrivains.
Pour être complète il faut que je fasse l'éloge ou la critique de choses antédiluviennes.
Non, presque, toutes les personnes n'ont pas pensé ainsi, mais en lisant Balzac elles ont été tellement saisies du côté vrai, du côté nature, qu'elles ont cru l'avoir pensé ! Mais moi il m'est arrivé cent fois en parlant ou pensant à une chose d'être horriblement tourmentée par des idées que je sentais là et que je n'avais pas la force de débrouiller et de retirer de l'épouvantable chaos de ma tête. Moi j'ai aussi une autre prétention, c'est lorsque je dis quelque chose de bien, une observation très fine, une expression comme le permet de tout à l'heure, il me semble qu'on ne comprendra pas.
Peut-être vraiment ne comprendra-t-on pas comme je l'entends.
Bonsoir bonnes gens.
Robert-Fleury et Julian bâtissent sur ma tête tout un édifice. Ils me soignent comme un cheval qui peut gagner le grand prix. Julian n'a que des gestes disant que cela me gâtera, mais je lai assuré que cela m'encourage énormément, ce qui est la vérité.