Journal de Marie Bashkirtseff

Est-ce possible quand on lit des choses comme celle que vous lirez dans "Le Pays" d'aujourd'hui !
Qu'importe que cet homme soit laid, même dans la vie privée, il est admirable devant l'Europe entière, il a du talent comme un diable; il parle comme un ange.. Lisez ce procès et admirez comme il les met tous dedans, comme il est grand, honnête, vrai. Et comme public, juges, avocats tous sont entraînés par sa parole de feu. Je voudrais être quelque chose qui compte pour lui rendre un hommage qui vaille beaucoup en m'inclinant devant lui.
Il n'y a pas de plus beau talent que l'éloquence pour l'homme, le chant pour la femme. Un homme qui sait parler est tout puissant, est grand, est honnête, est beau.
En dépit de ce que cela peut avoir de vulgaire je me proclame admiratrice de Cassagnac. Je sais bien les moqueries adroites qu'on peut me jeter à la tête... J'ai ma foi, le courage de mon opinion.
Ce que les gens sérieux reprochent à cet homme, c'est justement ce qui m'enchante, je le dis au risque d'avoir ce sentiment de commun avec les dames de la Halle et les petites bourgeoises de Paris. Mais non, chers lecteurs, ces dames admirent la beauté physique et les grossièretés, moi j'admire ce qui leur échappe et non plus ce qu'elles admirent. Je vous jure que ces insultes forcent une certaine admiration, parce qu'elles sont méritées, parce qu'on les soutient honnêtement et parce qu'en insultant beaucoup on défend, on protège beaucoup aussi.
Il y a cela de commun entre nous c'est que notre impertinence n'est pas un effet de notre vivacité mais bien de notre raisonnement et qu'on nous croit irréfléchis tandis que nous sommes calculés. Je me compare à un degré fort inférieur bien entendu.
Il a fallu aller à l'église pour le service funèbre, nous sommes arrivées tard exprès; mais il restait encore le quart de la messe et un des petits diacres nous fit place en avant de sorte que malgré nous notre deuil a fait sensation; je suis fort intéressante en noir; ma robe ressemble à celle de Marie-Antoinette à la Conciergerie, je parais plus manche, bref, les deux grands-ducs eux-mêmes ont fait attention à celle qui avec le plus profond respect, chers lecteurs, se dit la très-fervente admiratrice de Paul de Cassagnac.
J'allais me coucher... je suis ennuyée, dégoûtée... Vous savez... non. J'ai fait la difficile parce que Paul de Cassagnac avait menti pour des invitations à dîner chez des gens qui l'ennuyaient ! Je suis absurde. Je ne sais que faire. Mes plaisanteries m'amusaient. Je suis humiliée devant moi-même; mes deux lettres ont été bêtes. J'ai voulu trop prouver; quelques mots simples vaudraient mille fois mieux... Et je ne suis rien et je ne puis en rien me rapprocher de lui et il peut se moquer de moi comme moi-même.
Et je ne vois rien... rien, que la peinture ce serait une réhabilitation, une compensation divine. J'aurais le droit d'avoir des sentiments, des opinions (devant moi-même) je ne me mépriserais pas en écrivant toutes ces misères ! Je serais quelque chose... Je pouvais n'être rien et je serais heureuse de n'être rien qu'aimée d'un homme qui serait ma gloire... mais à présent il faut être quelqu'un par soi-même... autrement, autrement je suis perdue... Et Dieu n'aura pas de pitié ?! Si au moins je trouvais à me marier convenablement.
Je suis lasse de tant de petites misères, voilà trois ans que je ne cesse de souffrir. Depuis huit mois la vie est plus douce mais encore assez triste pour que je n'en veuille plus ! Si cela doit continuer faites que je meure, mon Dieu. J'en ai vraiment assez. Ce n'est pas vivre. Il ne s'agit même pas de Cassagnac mais ce n'est pas vivre ! Vraiment ce n'est pas vivre ! Seule, toujours seule. Ne voir jamais personne ! n'être rien, n'aller nulle part et s'ennuyer chez soi ! Et cette jeunesse, et cette fraîcheur, et ce corps divin...
A quoi bon ?! C'est un crime de me perdre ! Si je mourais les vers en auraient leur part ! Mais végéter de la sorte ! Avoir toutes ces aspirations et ce NEANT !!!
A quoi bon ?! C'est un crime de me perdre ! Si je mourais les vers en auraient leur part ! Mais végéter de la sorte ! Avoir toutes ces aspirations et ce NEANT !!!