Journal de Marie Bashkirtseff

La journée se résume deux lettres.
[Lundi 24 juin 1878] Votre fils épouse une personne qui n'est plus tout à fait jeune, qui est presque pauvre et qu'il n'aime pas tandis qu'il n'aurait qu'un mot à dire pour en épouser une jeune, jolie, bien née et convenable de toutes les manières, avec 70.000 de rente au jour même de son mariage et presque autant dans la suite. On vous en parle bien tard mais on ne pouvait le faire avant. Vous comprenez qu'on veuille garder l'anonymat au risque de paraître suspecte. Les choses sont très avancées mais je vous en conjure au nom de ce que vous avez de plus cher d'y songer avant de conclure cette déplorable folie que fait votre fils et qui n'est vraiment pas propre à assurer son bonheur et à servir son ambition. Encore une fois Monsieur je fais appel à votre raison, à votre cœur et à votre charité [Rayé: pour tous ceux qui souffrent]. Demandez à votre fils qui sait que cette jeune fille existe, si vous en doutez, mais lui-même ne le sait que depuis hier. Mais rien n'est encore perdu. Lisez la lettre ci-jointe et faites-la lui parvenir. Je la confie à votre loyauté.
[Lundi 24 juin 1878] Quand on prend une résolution qu'on n'approuve pas soi-même on ne veut rien entendre contre, parce qu'on a peur d'écouter les choses si bien d'accord avec ses propres sentiments.
Craignant que vous n'ayez de parti-pris déchiré la première lettre je vous envoie des variations sur le même ton. et je vous engage fortement à relire le tout.. Vous ne sauriez trop vous en pénétrer.
On serait allé jusqu'à écrire des horreurs à la jeune personne mais elle ne vous lâchera pour rien au monde. Pas même si on lui disait que vous la détestez et que vous venez de prendre une nouvelle maîtresse que vous adorez. Ce n'est pas vous qu'elle veut c'est un mari qui doit la dédommager de sa longue obscurité de demoiselle à marier, un mari qui la mènera tant bien que mal dans le monde qu'elle dédaigne si bien à présent. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'une femme qui ne demande qu'à tout vous sacrifier et qui ne vous regarde pas comme un moyen de parvenir parce qu'elle n'en a pas besoin et parce qu'elle en a cinquante autres, est prête à un mot de vous à venir se mettre à vos pieds dévouée comme un chien, soumise comme une femme qui aime quelle que soit votre situation ou votre avenir. Vous savez bien qu'une créature vraiment supérieure sera toujours économe bonne ménagère, amie fidèle, surtout quand elle a bon cœur. Non pas un cœur qui s'apitoie dans un salon sur un accident arrivé mais qui ne sera ouvert qu'à vous seul.
Certes la jeune personne a déjà commandé des robes chez Laferrière (avec une pareille dot !) que vous feriez bien d'aller voir, je parle de l'essayeuse; mais ces robes serviront à charmer quelque vieil officier de marine ou quelque notaire qui accourront offrir leur cœur, frégate ou étude, attirés par l'éclat que vous aurez donné. Et ce sera parfait. Mais vous ! Ce n'est pas pour vous une telle bourgeoisie ! Allons donc, ayez honte ! De quoi êtes-vous donc désespéré ? Grâce à Dieu vous avez de l'avenir. Les parents sont toujours inquiets, trop prudents et peu confiants en leurs enfants. Une mère tendre et entortillée par les hyprocrisies d'une demoiselle désireuse de trouver un mari, veut à tout prix marier son fils pour qu'il n'ait plus d'aventures et de duels. Eh bien oui ! Un père le veut aussi jugeant d'après sa propre expérience et ne se rendant pas compte à quel point vous êtes différent des autres, et puis... il n'est pas sûr des évènements ce sera peut-être plus difficile plus tard pense-t-il?
Quelles angoisses à chaque heure qui rapproche de votre fin! Vous renoncez donc à tout ? Car ne vous faites pas d'illusion ! La femme voudra des robes et vous serez dans la nécessité de voir quelques amis, de recevoir, ce dont vous pouviez vous passer étant garçon. Et quoi de plus atroce que les tiraillements financiers surtout quand il n'y a même pas d'amour. Vous ne ferez accroire à personne au monde que vous êtes amoureux de cet air décidé de la Parisienne commune et de ces joues fanées. Quant à l'esprit ! Ah parlons-en. Vous n'êtes pas assez bête pour vous faire illusion. Certes elle ne ressemble pas à toutes les jeunes filles, non. Je m'aperçois trop tard qu'il est honteux de débiner quelqu'un qui n'en vaut pas la peine, mais on en a si peur, on désire tant, tant, tant que vous reveniez à vous-même !
Comme on ferait disparaître ces bourgeoisies, toutes ces folies de langage qui tiennent encore de l'enfant et que vous n'excusez pas étant sous la domination d'une demoisele qui pendant 10 ans au moins a étudié toutes les hypocrisies... quaerens quem devoret.Si elle a été folle c'est vous qui la rendiez ainsi. Je vous en prie, il en est encore temps! Ne faites pas de fausse générosité, si vous avez des scrupules on pourra inventer que c'est elle qui a rompu, cela l'élèvera sur un piédestal et vous n'aurez rien perdu. Partez pour un voyage, oh ! Il y a tant oe moyens si vous vouliez seulement ! Il en est encore temps, il n'est jamais trop tard pour bien faire. Comme vous serez malheureux si les regrets vous viennent trop tard !
Votre famille même serait contente de vous voir faire quelque chose de mieux. Allons un bon mouvement... Que dire pour vous persuader ! J'appelle Dieu à mon aide. Dieu qui lit dans les cœurs pardonnera à celui qui bat si sincèrement pour vous de vouloir vous prendre à une autre femme qui vous aime peut-être (pourquoi pas ?)Mais dans ces choses-là un ange serait égoïste.
Ne laissez pas de regrets cuisants. Dites que vous avez lu les lettres et qu'elles ne changent rien parceque vous aimez... si vous aimez ? Mais ne laissez pas penser qu'il est trop tard et que vous n'avez pas eu assez d'énergie pour braver tant de choses.
Est-ce que si on n'avait pas de preuves que vous n'aimez pas on préférerez vous jeter à la tête qui que ce soit. Il n'est pas trop tard, mais il faut se décider tout de suite... appelez à votre aide tous vos bons sentiments ils sont nombreux, il vous diront de m'écouter. J'ai assez d'amitié pour vous pour vous prévenir qu'en persisant dans votre misérable suicide vous ne ferez pas même de victime.
En donnant une telle preuve de bêtise, d'abrutissement, de mauvais goût et de manque de cœur vous ne serez plus vous. Si vous vous doutez de qui vient la lettre vous savez que je dis la vérité. Ainsi je vous annonce avec beaucoup de satisfaction que vous n'apporterez pas une conquête de plus en dot à votre bourgeoise et que au moment où vous déposerez vos hommages définitifs à ses pieds (parlons-en de ses pieds ! si vous saviez ce qu'une femme jalouse apprend de choses !..) on se détournera de vous en se voilant le visage comme on se détourne du cadavre défiguré et sinistre d'un être aimé.