Journal de Marie Bashkirtseff

Mme Yorke a proposé avant-hier d'aller avec elle au bal des Affaires étrangères qui sera le bal le plus curieux de l'Exposition après celui de l'ambassade d'Angleterre. Il fallait demander une invitation à notre ambassade, c'était très possible. On ne l'a fait que hier soir.
Le bal [Mots noircis : a lieu] ce soir.
Il n'est pas midi, je suis revenue déjà, j'ai quitté l'atelier en disant que j'avais mal à la tête. Je ne pouvais pas travailler parce que je pleurais d'envie d'aller à ce bal.
Et si vous saviez combien j'en ai envie vous auriez pitié de moi !
J'ai envie, envie, envie d'y aller. C'est bête de ne pas me
résigner mais je me chagrine comme pour un premier ennui.
De midi à deux heures j'ai pleuré plus fort que la grande cascade de l'Exposition.
On ne m'a pas tenu compte de ma générosité, si au lieu de verser des pleurs, j'avais fait une scène on se serait ému, mais comme je n'ai rien dit, on m'a laissé crever de chagrin. De grâce qu'on ne raconte pas qu'on m'adore et qu'on fait tout pour moi. On ne fait absolument rien, vous devez le savoir mieux que personne.
Ce serait si commode, si amusant avec Mme Yorke.
Et personne, personne, personne pour... Si ça ne fait pas pitié, si ce n'est pas misérable, si ce n'est pas atroce !
Pleurer parce que j'ai envie d'aller au bal ! Et ni la mère exemplaire, ni la tante sensible, ni la cousine angélique... Oh les méchants, les sans-cœur ! Il est deux heures un quart, je n'ai pas le cœur d'aller à l'atelier.
Personne ne fait rien pour moi, et puis j'ai les yeux si rouges, et encore tant de larmes que l'atelier serait submergé... Les misérables cela ne leur fait rien et personne ne fera rien pour moi.
Suis-je bête... Oh pour une fois que j'en ai envie, à dix-neuf ans je ne suis pas morte encore, et il n'y a que ce papier qui sait.
Vous comprenez, je ne m'en vais pas parce que j'espère toujours qu'on viendra me demander pourquoi je pleure et quand j'aurai le front d'avouer que c'est parce que j'ai envie d'aller à ce bal, on fera quelque chose pour que j'y aille. Il est près de trois heures et l'heure avance toujours et je n'ai même pas de robe mais il serait encore temps, jusqu'à onze heures il y a huit heures... Mais personne pour m'aider, personne même pour m'écouter.
Pour une fois que je pleure pour des choses de mon âge... Je... Ils se cachent tous ma parole d'honneur et la tante qui m'adore est allée à l'Exposition, quel bon cœur. Ils savent bien ce que je veux mais ils sont paresseux et préfèrent que cela se passe, les sans-cœur. Jamais ils ne donneront à un mendiant, jamais et on les dit bons !
Berthe qui est mariée qui est à Londres a reçu une invitation, et moi je n'en ai pas et elle n'en a ni besoin ni envie.
Il est quatre heures j'ai essayé de penser à autre chose mais c'est précisément autre chose qui me ramenait au bal.
J'ai joué plus de trente fois de suite la valse de Zimmer, puis toutes les chansons napolitaines.
Vous savez ma tante se promène à l'Exposition.
Quand je pense que j'ai le corsage et qu'il ne me faut qu'une jupe que Caroline ferait en une heure avec une pièce de tulle illusion !
Voilà ce qu'on gagne à ne pas faire de scènes. Oh ! les misérables. Je garderai pour souvenir mes mouchoirs de poche d'aujourd'hui.
Par cette journée je suis redevenue enfant, toutes les saletés sont loin, il n'y a qu'une pauvre petite fille qui a envie d'aller au bal... Ce désir est compliqué d'autres considérations qu'il est inutile de dire.
[En travers :1880. C'était pour voir Cassagnac mais il n'y allait pas. ]
Ces gens-là me voyant sombre à déjeuner n'ont rien trouvé d'autre que de me parler des lèvres et des dents de Multedo et comme mon dégoût ne fut pas équivoque ils parlèrent des dents et des lèvres de Cassagnac - En voilà un, disait-on, à la bonne heure celui-là, le tout accompagné de regards interrogateurs. Si Paul de Cassagnac était un peu moins ce qu'il est il me serait devenu odieux, rien que pour cela.
C'est comme Blanc, voulez-vous que je vous dépeigne d'un trait ce Monsieur qui à ce que dit tout le monde est encore un des plus beaux hommes de Paris. Eh bien ce Monsieur est capable de venir dire à une femme en lui offrant ses services, combien il peut supporter. C'est odieux ce que je vous dis là mais je donnerais ma tête que c'est vrai; je me le suis imaginé et hier j'ai demandé à de Daillens [Mots noircis : que je l'avais entendu] par hasard. Elle m'a répondu que cela lui ressemblait et que d'ailleurs son succès auprès des femmes était dû à.....................elle n'a pas
achevé.
Je ne puis oublier et j'espère toujours y aller, il n'est pas encore cinq heures.
Je rouvre pour la onzième fois la boîte et le cahier.
Voilà ce que j'écris à Yorke.
Chère Madame,
C'est Fortuné qui a porté la lettre pour l'invitation et il paraît qu'il l'a déposée où il ne fallait pas, de sorte que je suis vraiment désespérée... D'autant plus que j'ai une envie subite et folle d'aller à ce bal. Si par un miracle quelconque vous pouviez me tirer d'affaire je serais vraiment très contente.
Douzième. Ouverture de la boîte à clef. Je viens de casser quatre chaises. C'est peu, cela ne m'a pas calmée.
Treizième. Que le diable emporte tout le monde, j'ai rebrisé les quatre chaises et j'en ai laissé deux autres plus une table.
Les unes préparent leur robe, moi je casse les meubles, je suis encore bien bonne de choisir les plus simples.
Chacun se donne la satisfaction qu'il peut se donner. On fait ce qu'on peut.
Les Misérables, les brigands, s'il s'agissait de leur Georges ils auraient déjà tout fait les scélérats !
Quatorzième fois. Chaque fois je crois avoir tout dit.
Cette Marie demeure chez Cassagnac à ce qu'on m'a dit. Je m'explique maintenant la petite chambre gris et bleu à côté de la rouge. Le lit bourgeois, les fleurs sèches, les photographies tout autour du lit, sur les murs.
C'est une espèce de femme de charge-Egérie; il paraît qu'on lui a demandé où elle faisait sa toilette : "J'ai le cabinet de Paul". Elle lui racommode ses chaussettes. Mais ce qui me paraît au moins singulier c'est que cette chambre grise soit si près de la rouge... Et il est homme à subir cette passion..... C'est si
extraordinaire que ce n'est presque pas trop vilain...
Mais vrai, c'est curieux cette histoire. Comme c'est drôle, comme c'est drôle, comme c'est drôle, très drôle. '
Il y a donc :
L'homme politique, le chevalier et le Saligaud.
Eh bien il est triple comme la divinité hindoue.
Comme c'est bête de n'être plus en carnaval.
Mais ce soir... les Misérables sont rentrés de l'Exposition.
Berthe m'écrit.
Je reviens du bal, Mme Boyd parle encore toujours de Berthe et de sa perfidie.
J'avais une robe de faille blanche de Worth que je tiens comme un en-tous-cas et qui est insignifiante et banale. Ajoutez à cela une figure qui a pleuré pendant des heures et une intelligence bouchée. M. de Plancy me voyant m'ennuyer vint me faire faire le tour des salons, puis il me présenta le comte de Valori, celui du bal d'Osmond, il eut la bêtise d'en parler, je fis la bête et "ce fut fini".