Journal de Marie Bashkirtseff

Je m'en vais à l'Opéra avec de Daillens mais comme je n'ai envoyé aucune des lettres préparées, il y a encore moins de chance de rencontrer qui que ce soit. En effet une salle des plus ennuyeuses.
Je me suis arrangée une telle avant-scène que l'on me prend pour Mlle de Reszké (chanteuse à l'Opéra) lorsque j'entre dans la loge où se trouve Multedo, après quelques escarmouches insignifiantes à droite et à gauche, Multedo est assez amusant pour que j'aie de l'esprit. Après quelques tours dans les couloirs nous rentrons dans la loge (je m'étais débarrassée de De Daillens en lui montrant son sculpteur) je me place sur le devant et mon cavalier derrière moi.
Là-dessus commmencent des marivaudages qui durent jusqu'à quatre heures et demie du matin. Mes gants sont couverts d'une triple couche de baisers les plus passionnés du monde. Je me demande comment un homme peut s'user de la sorte pour rien. Il a pourtant assez de bon sens pour avouer qu'il serait ridicule s'il se disait amoureux de moi ne connaissant pas, quoique soupçonnant (!) mon visage mais que jamais aucune femme ne l'a troublé et fait souffrir comme moi.
Il souffrait de si bon cœur, tombait à genoux avec tant d'entrain, me suppliait de ne pas l'abandonner, de le revoir, de me faire connaître avec tant d'ardeur et me baisait les mains avec tant de... toutes sortes de choses que j'en ai pris un vrai plaisir.
A chaque instant il fallait me dégager et m'éloigner, malgré cela cette tête folle a traîné sur mes genoux et ce bras qui a tant servi a été autour de ma taille. Ces charmantes scènes si pures se passaient dans le fond de la loge. Je ne me sens pas souillée. J'étais rembourrée et le domino est un bouclier qui ne laisse rien pénétrer.
Ma conduite souple et pourtant convenable et mes réparties lui font deviner qui je suis mais je ne me laisse prendre à aucune ruse et le laisse parler sans m'émouvoir de la charmante jeune fille russe dont il a fait la connaissance il y a dix jours.
A quatre heures j'avais déjà envie de partir mais j'ai traîné jusqu'à près de cinq heures pour ne pas me coucher du tout. Mais ce qui est absolument fou c'est qu'ayant retrouvé la femme au sculpteur qui était déjà seule, depuis longtemps peut-être, nous allons souper chez Voisin.
Je ne mange ni parle. Multedo raconte à de Daillens combien je sais me défendre et qu'il a eu plus de plaisir en baisant mes
gants que des baisers de toutes les femmes qu'il a rencontrées depuis des années.
[Mots cancellés: Il trouve que je suis une créature étrange et assez différente en ville de celle du masque [illisible] ]
Je trace, dit-il, autour de moi un cercle et élève dans la conversation une barrière qu'il est impossible de franchir, sans masque.
Là-dessus de Daillens très gaie fait observer que les hommes sont faits pour franchir des barrières. O sculpteur !
Tandis que sous le masque, elle franchit elle-même cette limite, en paroles bien entendu.
C'est très amusant.
Il m'a reconnue, mais comme nous n'avouons rien il y a mille manières d'arranger, quoique je sois fâchée de l'aventure.
Nous rentrons à six heures, il fait grand jour I
Multedo n'est pas bonapartiste pour rien, il a toutes ces façons assez italiennes et charmantes qu'ont les hommes du parti avec les femmes.
Mes mères sont épouvantées de l'heure matinale à laquelle je rentre; je sais moi-même avoir fait une grande, une inutile imprudence et c'est pour cela que rentrant en dedans tous mes remords je prends un bain, une tasse de café et m'en vais travailler à l'atelier.
Multedo a quelque chose... seulement je ne me le représente pas du tout comme homme mais comme mari. C'est assez bête, mais en dessin comme en autre chose on a son sentiment à soi.
J'ai rapporté comme trophée... la cravate de ce Multedo que je lui ai ôtée tout d'un coup au moment de partir, et il nous a suivies pendant une quarantaine de pas se tenant à la portière, sans cravate.
Mais écoutez, je viens de le comprendre à l'instant, il avait payé la voiture et moi rentrée cette voiture est restée quelques minutes à la porte. Sans doute pour voir si je n'étais entrée que pour ressortir. Voilà ma bonne femme ce que tu fais.