Journal de Marie Bashkirtseff

Comme nous étions auprès du Grand Hôtel pour acheter un journal russe Marcuard (prononcez Marcouard) vint à la portière du coupé et nous dit qu'il venait d'enterrer un cousin, et qu'on lui avait dit que j'épousais Gerhardt von Doenhoff. Ce Suisse m'a baisée la main en nous quittant. Cet animal se croit vraiment un Monsieur et ne me donne pas de nouvelles de ce pauvre Alexandre qui a été je crois mon premier amour.
Il a fait noir toute la journée, on ne pouvait pas dessiner et je me suis en allée au Louvre avec une Finlandaise nommée Wiik et comme elle ressemble à une institutrice anglaise j'ai fait le trajet à pied enchantée du chic de mon paletot et bonnet de loutre. Au Louvre ça apprend de regarder les belles choses avec quelqu'un qui sait quelque chose, la princesse fait l'artiste, apparaît à Breslau qui copie un Ribéra et passe plus loin après avoir dit quelques bagatelles vraiment gentilles, sympathiques et originales qui ont le bon esprit de ne concerner en rien la copie. On s'attendait à me voir fière et vaine et l'on me voit simple, familière et effaçant les distances d'une si charmante manière que je m'en aime encore mieux.
Surtout parce que tout cela se fait naturellement et que la femme distinguée, la grande dame ne disparaît jamais même lorsqu'elle dit des choses canailles qui d'ailleurs ont une teinte d'affectation juste à point pour être et franchement brutales comme certaines boutades de Popaul et railleuses comme moi.
Madame Doubelt ce soir.
Madame de Fayet a été et va présenter le prince Philippe de Bourbon, qui, jugez de ma surprise, me voit tous les matins me rendant à l'atelier. Le monde entier a disparu pour moi, je ne vois personne, excepté mon art qui est un rude métier. La dame répète chaque fois que le prince est très riche et n'a besoin d'aucune dot.
Bon voilà que sans m'en douter le moins du monde je fais des ravages...
Au Louvre j'ai vu les Italiens de Salvini qui venaient voir la belle cose. Les nobles créatures ! quelle autre nation peut se comparer à celle-là. Des Français iraient au restaurant, les Italiens vont voir des tableaux. Et la compréhension, le besoin des belles choses est dans leur nature. Les belles natures, les nobles natures et malédiction sur les bourgeois qui pensent autrement.