Journal de Marie Bashkirtseff

Profond dégoût de moi-même. Je hais tout ce que j'ai fait, dit et écrit. Je me déteste parce que je n'ai justifié aucune de mes espérances. Je me suis trompée. Je suis bête, je manque de tact et j'en ai toujours manqué.
Désignez-moi une parole d'esprit ou un acte raisonnable de moi. Rien que de la bêtise. Je me croyais spirituelle, je suis absurde. Je me croyais fière et j'ai toujours fait des bassesses. Je me croyais hardie et je suis peureuse. Je me croyais du talent et je ne sais où je l'ai mis. Et avec ça, la prétention d'écrire des choses charmantes ! Ah mon empereur !
Vous prendrez peut-être pour de l'esprit ce que je viens de dire, ça en a l'air mais ça n'en est pas. J'ai l'adresse de me juger exactement, ce qui fait croire à de la modestie, et à un tas de choses. Je me hais !
Je suis tourmentée pour la façon de mes robes. Celles de l'hiver, comprenez-vous. Mon grand génie descend jusqu'à ces misères. Non, ne parlons pas avec tant de mépris, on croirait que c'est un petit sentiment de tendre fierté.
Le mouchoir de Larderei me sert d'essuie-plume ce soir.
Berthe m'écrit.
On a parlé du choix d'un domicile et j'en suis arrivée à croire qu'il n'y a pas de ville pour nous. Avec ça un million de superstitions; on se pose des nécessités énervantes, si je fais cela telle chose se fera, si la première personne que je rencontrerai sera telle ou telle, il m'arrivera ou il ne m'arrivera pas ce que je veux, etc. etc.
Mes robes m'occupent le plus.
On va jusqu'à croire que la société de Naples est très bien disposée et qu'après Naples on pourrait penser à Rome. Tout cela est des bêtises. Il faut avoir un domicile avant tout.