Journal de Marie Bashkirtseff

Je suis à Schlangenbad ! Comment et pourquoi, voici. Parce que je ne sais pourquoi je m'ennuie d'être séparée des autres et puisqu'il faut souffrir, il vaut mieux souffrir ensemble.
La chère Hall est partie sans chapeau à la gare tant elle était sens sus dessous de mon départ. Je suis presque inquiète de la laisser seule ici.
Ils se sont logés dans une espèce de pension à Schlangenbad, mais comme j'ai plus qu'assez de la pension de Madame la baronne, je dis que je veux avoir des chambres au Badehaus qui est ce qu'il y a de mieux ici.
Pendant quatre heures de suite on m'a taquinée, maman et ma tante en me demandant où je voulais être logée (comme si je n'avais rien dit !) et Etienne en me priant de rester avec eux tous. Et au bout de quatre heures, on m'a énervée au point que je me mis à pleurer en m'écriant que je ne savais pas ce que je voulais.
Ils n'ont pas assez de caractère pour me contrarier, ni assez de volonté, ou d'assurance de leur propre désir; alors ils me taquinent, ils me font une guerre de fourmis !
Ce serait drôle si ce n'était si ennuyeux !
Déjà à la gare Georges m'a chargée de parler à son père et lui dire qu'il était las de sa vie de bohème, qu'à quarante-six ans il aimerait avoir quelque chose, pouvoir compter sur quelque chose, ne plus vivre au jour le jour et avec ce qu'on lui envoie comme ça. Mais Monsieur mon grand-père, depuis qu'il voie, est intraitable et le moindre mot est une offense. Il se laisse piller par son fils Alexandre et ne s'inquiète pas plus de ses enfants que Prater des petits qu'il fait aux chiennes en passant dans une ville.
Bref, vacarme habituel. Ma tante et moi prenons deux chambres au Badehaus, pour mes bains c'est commode.
Fauvel m'a ordonné le repos, le voici. Seulement je ne me crois pas encore guérie, et dans les choses désagréables je ne me trompe jamais.
Dans quatre mois j'aurai dix-huit ans. C'est peu pour les femmes qui en ont trente-cinq. Mais c'est beaucoup pour moi, qui en mes deux années et demie de vie de jeune fille n'ai eu que peu de plaisir et beaucoup d'ennuis... assez retentissants même. Je suis trop connue ! Je donnerais beaucoup pour ne l'être pas du tout. Il y a popularité et popularité. Si j'étais connue dans le monde je serais contente, mais être connue de vue, connue de travers, comme par les on-dit; on ne dit jamais ni juste, ni vrai. On me donne vingt ans et peut-être plus ! Personne ne me connaît et je n'ai plus le charme de la nouveauté. Ce n'est pas cela que je voulais dire... Je ne sais que devenir., je n'ose avouer aucun désir, former aucun projet... rien !
L'Art ! Si je n'avais dans le lointain ces quatre lettres magiques, je serais morte. Mais pour cela on n'a besoin de personne, on ne dépend que de soi et si on succombe c'est qu'on n'est rien et qu'on ne doit plus vivre. L'Art ! Je me figure comme une grande lumière là-bas, très loin, et j'oublie tout le reste et je marcherai les yeux fixés sur cette lumière... Maintenant.
Oh ! non, non maintenant, Mon Dieu, ne m'effrayez pas ! Quelque chose d'horrible me dit que... Ah ! Non ! Je ne l'écrirai pas, je ne veux plus me porter malheur ! Mon Dieu... Eh bien on essayera, je suis un peu vieille pour commencer, surtout pour une femme. On essayera et si... c'est qu'il n'y aura rien à dire... et que la Volonté de Dieu soit faite.
J'étais à Schlangenbad il y a deux ans Quelle différence !
Alors j'avais toutes les espérances, à présent aucune.
Etienne est comme alors avec nous, et avec un perroquet comme il y a deux ans. La même traversée du Rhin, les mêmes vignes, les mêmes ruines des châteaux, des vieilles tours à légendes...
Et ici à Schlangenbad de ravissants balcons comme des nids de verdure, mais ni les ruines ni les maisonnettes neuves et gentilles ne me charment, je reconnais le mérite, le charme, la beauté lorsqu'il y a lieu; mais je ne puis rien aimer que là-bas. Et d'ailleurs qu'y a-t-il dans le monde de comparable. Je ne sais comment dire mais les poètes l'ont assuré et les savants l'ont prouvé avant moi. Si je dis quelque chose c'est contre ce que crieront les faux Diogène. C'est que c'est une race terrible qui se mêle de tout. Je ne sais pourquoi je les nomme les faux Diogène, car il y en a de toutes les espèces; il y en a de sages et d'aristocratiques qu'on ne soupçonnerait jamais et pourtant regardez de près et vous verrez qu'ils calomnient, ou vivent, ou démolissent; surtout dans les choses de peu d'importance, qu'on laisse tomber.
Je n'ai jamais été si complètement et si continuellement désespérée.
Grâce à l'habitude de porter avec moi "un tas de choses inutiles" au bout d'une heure je suis partout un peu comme chez moi. Mon nécessaire, mes cahiers, la mandoline, quelques bons gros livres, ma chancellerie et mes portraits. Voilà tout. Mais avec cela n'importe quelle chambre d'auberge devient convenable. Ce que j'aime le plus ce sont mes quatre gros dictionnaires rouges, mon Tite-Live gros vert, un tout petit Dante, un Lamartine moyen et mon portrait de la grandeur cabinet, peint à l'huile et encadré dans du velours bleu foncé dans une boîte de cuir de Russie. Avec cela mon bureau est élégant tout de suite, et les deux bougies projetant leur lumière sur ces teintes chaudes et douces à l'œil me raccommodent presque avec l'Allemagne.
Dina est si bonne... si gentille; je voudrais tant la voir heureuse.
En voilà un mot ! Quelle vilaine blague que la vie de certaines personnes.