Journal de Marie Bashkirtseff

— Pas trop de Larderei n'est-ce pas ? dit en partant Doenhoff. [//]: # ( 10.802 ) C'est aujourd'hui que se fait le fameux voyage à Sorrento auquel je m'étais opposée plusieurs fois. [//]: # ( 10.803 ) Déjà en wagon Larderei commençait à m'irriter doucement en parlant à Dina. Je suis inquiète chaque fois qu'il parle à d'autres qu'à maman ou à moi. [//]: # ( 10.804 ) De Castellamare à Sorrento nous nous mettons dans une voiture, maman, Dina et Melissano sur les premières places, moi et Marcuard sur la banquette de devant, Bijou sur le siège, un lazzarone accroché derrière la voiture et notre considérable bagage composé de huit pièces, partons. [//]: # ( 10.805 ) Tout cela s'est passé en agaceries générales, et particulières. Nous nous sommes arrachés les mouchoirs, les chapeaux, les gants. Pour le reste, j'étais assez tranquille, Larderei ne pouvant parler qu'au cocher, mais bientôt je suis devenue jalouse du cocher et je me fis tenir l'ombrelle par le sublime dévergondé au bras duquel j'appuyais, comme à cause des cahots, ma tête avec un plaisir tout à fait particulier. [//]: # ( 10.806 ) En entrant à l'hôtel de la Sirène Melissano et Marcuard ont commencé à plaisanter. Larderei sur Sirène en substituant l'l à l'r, Silène. C'est le nom de la Righi d'après tout ce qui a été dit ensuite et que j'ai fait semblant de ne pas comprendre et que j'ai retenu par cœur. [//]: # ( 10.807 ) Presque immédiatement nous avons pris des ânes et sommes allés à Massa, fichu village admirablement situé. [//]: # ( 10.808 ) Il faisait encore jour, Larderei me quittait souvent, mon âne allait mal, je restais en arrière et souffrais tous les diables d'être vue ainsi de maman qui comprend et ressent tout comme moi [//]: # ( 10.809 ) Arrivés à Massa il faisait noir ? J'étais glacée, de mauvaise humeur, on s'assit dans un méchant enclos de cabaret où un lazzarone ivre vint chanter une chanson qui semblait composée pour Larderei et... Silène H II écoutait pâle et distrait, j'enrageais. [//]: # ( 10.810 ) Au retour nous sommes presque tout le temps restés seuls et ensemble. Je ne repense à cette heure qu'avec des frissons de contentement. [//]: # ( 10.811 ) Nous marchions côte à côte par cette route superbe, dans la nuit on ne se voyait presque pas, je m'étais voilée et nous parlions le plus naturellement du monde du bal masqué, des lettres, de son duel. Il me prenait de temps en temps la main et je me perdais dans des sensations nouvelles et adorables. Je lui ai dit qu'il m'avait intéressée en même temps qu'il disait que j'étais charmante et qu'il m'aimait comme un fou. J'aurais mieux aimé ne pas l'entendre parce que je mérite autre chose que cette déclaration de passage, cette espèce d'amusement. [//]: # ( 10.812 ) — Je ne veux pas vous servir de consolation... Et que feriez-vous si des brigands nous attaquaient? Vous n'avez même plus de bras pour nous défendre. [//]: # ( 10.813 ) — J'ai celui-là, et puis le Père Eternel est très bon; il m'a enlevé l'usage de mon bras mais il m'a donné une paire de cornes superbes ! [//]: # ( 10.814 ) — Une paire de quoi ? [//]: # ( 10.815 ) Nous nous perdons dans les faux-fuyants. [//]: # ( 10.816 ) Je ne sais plus si le dîner a été gai, je sais qu'on nous a chanté et joué sur un tas d'instruments. [//]: # ( 10.817 ) Mme Hamontoff est à Sorrento depuis trois jours, nous allons chez elle. Aller n'importe où pourvu de marcher dans des rues sombres au bras de Larderei. Marcuard fait la cour à Dina qui a beaucoup embelli et Melissano est avec maman. Déjà à la fin du dîner, pendant lequel on avait parlé de cette exécration de femme en déguisant, de sorte que si je ne savais pas, j'aurais pu ne pas deviner, déjà à la fin du dîner je remarquais avec douleur que Larderei était gris. J'ai accepté son bras tout de même et je me souviendrai longtemps de cette promenade mêlée de souffrance. [//]: # ( 10.818 ) Il était là près de moi, il disait des quantités de tendresses qui m'indignaient parce qu'il pensait à l'autre, et il était ivre ! Je le lui répétais en le criblant d'injures mais cela ne le dégrisait pas et vraiment c'était une peine énorme tempérée par le bonheur de m'appuyer sur son bras, de sentir ma main sottement caressée par la sienne ! [//]: # ( 10.819 ) — Vous êtes ivre, mais vous comprenez sans doute que vous êtes abominable et inconvenant, je ne reste avec vous que pour me dégoûter de vous, vous entendez ! [//]: # ( 10.820 ) Et je le lui répétais sans cesse. [//]: # ( 10.821 ) La terrasse de l'hôtel Victoria serait charmante si cet homme n'avait pas eu l'idée de causer avec Dina. Au retour j'ai pris son bras en lui répétant que c'était pour me dégoûter. [//]: # ( 10.822 ) Mais écoutez : [//]: # ( 10.823 ) Il était un roi de Thulé [//]: # ( 10.824 ) Qui jusqu'à la tombe fidèle [//]: # ( 10.825 ) Eut en souvenir de sa belle [//]: # ( 10.826 ) Une coupe en or ciselée... [//]: # ( 10.827 ) — Et votre belle, dis-je en interrompant ma chanson, que vous a-t-elle laissé ? [//]: # ( 10.828 ) — Ah ! oui, elle m'a laissé des dettes [//]: # ( 10.829 ) — Et ? [//]: # ( 10.830 ) — Et une petite fille. [//]: # ( 10.831 ) — Et ... quoi ? [//]: # ( 10.832 ) — Mon Dieu oui, une petite fille, j'ai une petite fille; ma petite Alexandrina. [//]: # ( 10.833 ) L'air de tendresse donné à ma petite Alexandrine m'a pétrifiée et me met en rage ! [//]: # ( 10.834 ) - Vous... avez... vous ! Oh ! Comment osez-vous me le dire II! Vous êtes fou ! Ivre ! Ah ! si ce n'était pas pour me dégoûter de vous II [//]: # ( 10.835 ) — Oui, et je lui donne une éducation spéciale, ce sera une célébrité. Elle ne boit que du cognac. [//]: # ( 10.836 ) J'étais anéantie, je suis furieuse ! Enragée ! [//]: # ( 10.837 ) Si j'écoutais les quelques lignes que j'ai tracées au crayon, dans une chambre sombre, je m'écrierais que je l'aime, je l'aime, je l'aime ! Il est ivre, il est fou, fou, non pas fou pour rire, mais fou malade ! Perdu, insensé, ivre ! Et je l'aime II [//]: # ( 10.838 ) Au lieu de me ramener dans l'hôtel, il m'offre de faire un tour au jardin, je me laisse mener. Est-ce que j'ai une volonté, moi brisée, moi humiliée, moi effrayée I! Ces paroles d'amour, ces caresses ivres à ma pauvre main, m'indignaient et me faisaient perdre la tête. [//]: # ( 10.839 ) Il disait je ne sais quelle banalité sur Faust et Marguerite. Nous en avons parlé avant le diner. [//]: # ( 10.840 ) — J'avoue, dis-je, que je n'ai jamais compris Faust. Cela m'a toujours semblé sale, lâche et bas. [//]: # ( 10.841 ) — Oui, parce que Marguerite est trompée ?... Mais cela arrive si souvent. Faust trompe, ou Marguerite trompe... [//]: # ( 10.842 ) — Ce n'est pas la même chose. [//]: # ( 10.843 ) — Marguerite trompe plus souvent ? [//]: # ( 10.844 ) — Vous êtes payé pour être de cet avis. [//]: # ( 10.845 ) — Hein ? Pourquoi ? [//]: # ( 10.846 ) — Parce que, parce que je ne puis pas tout vous dire... bien que je ne vous compte pas comme un jeune homme comme les autres; pour moi vous avez quarante-cinq ans ou bien vous êtes une femme, c'est pour cela que je suis si libre. [//]: # ( 10.847 ) — Oh ! ho ! Comment, et bien dites alors pourquoi ? Pourquoi ne pas causer comme deux bons amis, je voudrais connaître vos appréciations... [//]: # ( 10.848 ) — Eh bien, parce que Faust trompé n'est que souverainement ridicule, tandis que Marguerite trompée n'a pas autre chose à faire que ce qu'elle a fait : mourir. [//]: # ( 10.849 ) C'était sur la route de Massa. [//]: # ( 10.850 ) Et dans le jardin il était ivre !! [//]: # ( 10.851 ) — Encore cinq minutes, disait-il, encore cinq minutes. Alors vous êtes dégoûtée de moi ? [//]: # ( 10.852 ) — Presque... [//]: # ( 10.853 ) — Oui ou non ? [//]: # ( 10.854 ) — Vous êtes ivre ! [//]: # ( 10.855 ) — Oui ou non ? Je veux savoir. [//]: # ( 10.856 ) - Presque, et avant vous m'intéressiez. [//]: # ( 10.857 ) — Oui ? seulement ? [//]: # ( 10.858 ) — Peut-être plus... [//]: # ( 10.859 ) — Oh ! eh bien laissez ce plus continuer encore, encore cinq minutes, ces cinq minutes adorables, divines... Je vous aime... je vous aime. [//]: # ( 10.860 ) — Je vous les donne ces cinq minutes, vous voyez... [//]: # ( 10.861 ) — Oui, vous êtes charmante, gentille, je vous adore, je passerais ma vie à vos pieds. Vous n'avez qu'un seul défaut, c'est que vous êtes demoiselle... [//]: # ( 10.862 ) Vous voyez ! Vous voyez ! J'étais terrifiée et malheureuse. [//]: # ( 10.863 ) — Donnez-moi votre main à baiser, continuait-il, je vous en supplie, voyons qu'est-ce que ça peut vous faire... [//]: # ( 10.864 ) Je finis par lui donner ma main, non pas froide et indifférente mais glacée et pleine de tendresse folle pour lui. Il me l'a baisée. [//]: # ( 10.865 ) O dignité, ô sainteté de l'amour ! Va te fourrer sous la banquette, vieux Lustucru, vieille oie empaillée, vieux Suisse des treize cantons ! Comme dit Larderei à Marcuard. [//]: # ( 10.866 ) Je m'assis sur les marches du perron, il s'assit à mes pieds et me prit la main en penchant sur mes genoux sa figure qui dans la nuit, fardée et redressée par les ombres, me parut d'une beauté et d'une finesse rares. [//]: # ( 10.867 ) J'étais triste, il était à moitié gris ! Lui ivre ! ivre II [//]: # ( 10.868 ) Pensez-donc ivre I! Il ne manquait que cela ! [//]: # ( 10.869 ) Je crois qu'il m'a dit une obscénité. Je n'ai pas compris. Je l'aime. [//]: # ( 10.870 ) Je ne savais comment rentrer, le mauvais génie, le faune Melissano vint m'y aider en se joignant à nous. [//]: # ( 10.871 ) On était rassemblé dans la grande antichambre. Larderei parlait de partir demain matin, Marcuard blessé et froissé de cette impolitesse répondait qu'il resterait pour accompagner ces dames. [//]: # ( 10.872 ) Je ne savais que dire et me sentais mal. On sert le thé, Larderei voulait du cognac; je le regarde avec peur et peine. Je me souviens de ma petite Alexandrine et jette ma tasse qui se brise en mille morceaux sur les dalles de marbre. [//]: # ( 10.873 ) On se dit bonsoir avec un froid assez désagréable. [//]: # ( 10.874 ) Je n'existais plus. Toutes les chambres sont voisines, en fermant la porte nous nous trouvons chez Larderei et Melissano, d'où nous sortons pour rentrer chez nous. J'ai à peine donné la main à Larderei et sortis la première, il me rattrapa dans le corridor et, avec une rapidité dont seul il est capable, me baisa la main. [//]: # ( 10.875 ) [En travers : Il y avait quelque chose de sérieux dans cet acte, c'était comme un pardon qu'il me demandait.] [//]: # ( 10.876 ) Aussitôt je me mis aux écoutes. J'ai longtemps, bien longtemps écrit un tas de stupidités avec Melissano pour entendre ceci enfin ! [//]: # ( 10.877 ) — Eh bien, demanda Melissano, comment cela a-t-il été, là-bas ? [//]: # ( 10.878 ) — Peuh ! répondit Larderei en se couchant, je lui ai embrassé la main. [//]: # ( 10.879 ) — Seulement ? [//]: # ( 10.880 ) — Eh, mon cher, elle avait réponse à tout. [//]: # ( 10.881 ) Le sein appuyé contre la porte j'écoutais ces cynismes; c'est trop en une journée. Je me pris à m'indigner tout haut de tout, de tout de tout ! [//]: # ( 10.882 ) Puis je me souvenais des choses dignes que j'ai dites, je m'en réjouissais... [//]: # ( 10.883 ) Je l'aime, il ne m'aime pas, il est fou, ivre, perdu ! [//]: # ( 10.884 ) J'ai longtemps prié et j'ai tâché de pleurer, mais j'étais trop énervée trop souffrante. [//]: # ( 10.885 ) En suis-je donc arrivée là pour !!! [//]: # ( 10.886 )