Journal de Marie Bashkirtseff

Je prenais ma leçon de mandoline lorsque Melissano (et non pas Merisano) vint à passer sous la fenêtre.
- Chi e costui ?
- Et il principe di Melissano.. ma non è ma gran cosa... già è uno di questi nobili miserabili che...
- Si... ma è ricevuto in società ?
- O si Signorina, ma la ricevono come un buffone, è sempre invitât a pranzo in qualunque casa e poi va dal Pignatelli, Muliterno e poi stava al balcone della Mirafiore al Carnavale ?
- Già; so che è amico del comte di Mirafiore... E vero che la comtessa, moglie del re no è ricevuta ?
- Si, perché non sanno come trattarla.
- Ma la giovane comtessa, nata de Larderei è conoscuta dalle signore di Napoli ?
- Che comtessa ? Ah ! si, Larderei, sorella di quel Larderei, sapete cosa ho inteso di lui ?
- Che ?
Je rougis et ici je vais traduire.
- Eh bien, dit mon maître, il est blessé.
- Blessé ?
- Oui il s'est battu en duel.
- Où ?
- A Florence.
- Quand ?
- Je ne sais pas au juste, je l'ai entendu dire il y a trois jours chez la princesse Pignatelli.
- Ah ! dites-moi je vous en prie Monsieur, tout cela, c'est très intéressant. Je connais M. de Larderei. Alors il est blessé ?
- Oui à la main.
- Et bien, racontez.
- Ah ! vous le connaissez ?
- Oui, oui, ça m'intéresse beaucoup, j'écoute.
- Voilà donc, commença l'homme qui commençait à ouvrir les yeux en me regardant, vous savez il était là avec une femme...
- Oui, oui.
- Qu'il [Mots noircis: entretient... un jour et il]
- Oui, oui,
- Mais elle en aimait en même temps un autre.
- Ah ! ha !
- Hum... oui, et alors un jour qu'elle écrivait à cet autre le comte est entré et a voulu voir la lettre...
- Eh ?
- Et elle n'a pas voulu la donner, il a fait semblant de sortir et rentrant une minute après l'a trouvée de nouveau écrivant et lui a redemandé la lettre, elle ne voulut naturellement pas la donner et comme sa curiosité était excitée et qu'il était impatienté elle lui a présenté un papier en disant... je vous donnerai la lettre mais signez cela pour votre fille... il parait qu'elle avait eu une fille de lui... donc lui au comble de la fureur a signé pour trois cent mille francs pour cette enfant et a pris la lettre, et...
- Eh ?
- Le soir il est allé au théâtre avec cette lettre dans sa poche et le monsieur, l'autre, s'est approché et lui a dit :
- Vous avez une lettre pour moi.
- Monsieur je ne me charge pas de votre correspondance.
- Si, vous avez une lettre pour moi... Bref Larderei n'a pas pu faire autrement que de se battre et il est blessé.
- Oh ! vraiment... nous allons en rester là, c'est trop intéressant, il faut que je le raconte, j'étudierais cela toute seule, soyez tranquille Monsieur.
J'ai passé deux minutes à dire : Ah ! si vous saviez, ah ! quelle histoire ! Vous ne devinerez jamais, etc. etc. avant de raconter l'histoire. On a tant parlé de Monsieur le comte chez nous, que la nouvelle fait sensation.
- Maman, donnez-moi cent francs et faites semblant de tout ignorer.
J'envoie Rosalie à Florence... Oui, oui, je veux. Merci et ne vous mêlez pas là-dedans. Bonjour.
J'étais dans ma chambre avec la fille lorsque la servante de l'hôtel est entrée.
- Ainsi Rosalie, dis-je sans changer de pose et comme si je continuais, vous voulez partir ?
- Mais oui Mademoiselle.
- Pensez-donc aller à Rome, c'est loin ? Elle est donc malade votre sœur ?
- Non Mademoiselle, mais elle ne fait que passer, il y a deux ans que je ne l'ai pas vue et vous comprenez...
- Je vais en parler à maman et si...
Vers le soir tout l'hôtel savait que Rosalie demandait un congé de deux jours et qu'on ne voulait pas le lui accorder.
Je pensais l'envoyer par le train de sept heures mais j'ai résolu d'attendre à ce soir au Skating pour savoir si c'est vrai.
Nous avons eu plusieurs visites, le vieux duc de Carmignano, le marchese di Pascarola, Alessandro Amato, (présenté chez Fabbricatore) et les Hamontoff. Puis nous sommes sorties, je me répétais toujours cette histoire. J'en suis ravie si cela peut illustrer, mon fils, ces trois cent mille francs et ce duel l'embellissent singulièrement. On dirait que cela s'est fait exprès comme j'écrivais page 13.
Il y a des choses étranges... je regrette de ne pas avoir noté les prédictions des cartes tirées par Mme Hamontoff et par moi. Les mots coquine, choc ou maladie et lettre, se répétaient sans cesse. Et mon rêve de samedi, du pigeon. Hein ? Est-ce étrange. Mais je me suis mentalement tant répétée tout cela que vers le soir j'y suis habituée.
Par extraordinaire je suis restée dans le salon de lecture à causer avec deux comtesses Hongroises et un Monsieur Français (du meilleur goût, ce monsieur connaît Paul de Cassagnac; cela a duré jusqu'à huit heures et demie.
[En travers: M. Schnier.]
Pendant que je m'habillais Altamura est venu et tout [en] m'habillant je l'entendais au salon et comme s'il s'agissait de quelque explication. J'entendais les mots, lettre, responsabilité, Larderei, puis une confusion au milieu de laquelle maman me donne une lettre. La voici. [La lettre n'est pas dans le manuscrit]
Je ne voulais pas en croire mes yeux et pendant un quart d'heure j'ai exécuté les gestes les plus extraordinaires des ballets les plus caractéristiques, sautant comme une balle élastique, levant les pieds, étendant les bras comme les mimes et les danseuses, étouffant Rosalie qui tout aussi folle embrassait la lettre :
J'étais attendrie.
- Bijou de mon âme, dis-je enfin en relisant pour la dizième fois - Bijou de mon âme je savais bien qu'il n'y avait que...
Je savais bien... Oh ! Non, j'étais sûre qu'il avait depuis longtemps oublié mon existence et c'est pour cela que je suis dans un ravissement indicible. Je n'étais donc pas seule à parler, à penser, plus à parler que penser, à rire, à blaguer, ce n'était donc pas en vain !
Avez-vous lu ? C'est donc vrai, il s'est battu. La lettre n'est pas recherchée. Méchante ! il est blessé. Quelle joie !
Vous lisez n'est-ce pas ? Voyez-vous cette hâte enfantine de se vanter, cette joie de se poser en héros... s'il n'y avait pas eu cela il n'aurait pas écrit... Non, mais il serait venu !!
Bijou de mon âme... ne riez pas de ce mot, je dit Bijou à chaque instant, il y a comme cela des mots qu'on affectionne et qu'on dit à tout propos et pour tout exprimer. Rien de plus trivial que Bibi ou Bijou, mais à force de les répéter, de les dire d'une certaine façon, j'avais fait du premier et j'ai fait du second, des noms chers et presque sérieux.
Mon, Bijou de mon âme, vous ne savez pas le plaisir que vous m'avez fait.
Il paraît que ce stupide Altamura fait toute une histoire et très étrange même. Il parle de cette lettre comme si c'était une insulte à lui, et si elle vient de Larderei il va le provoquer en duel et que l'étrange adresse A.T.E. via Nardones 118 et qu'il ne voulait pas l'accepter et un tas d'histoires étranges et stupides.
Encore un duel Bijou ? Altamura est féroce, il en a eu trois, et dernièrement il a coupé la joue et l'oreille à son adversaire avec un sabre. Tout Naples le sait. C'est dégoûtant, à cause de l'oreille, autrement je serais contente de vous procurer encore cette affaire Bijou. Cela vous illustrera et on ne dira plus comme ce vil joueur de la bourse, ce sale Altamura : "Larderei n'est pas un de ces hommes qui se battent".
Je l'avais bien prévenu ce fils de chien qu'il recevrait des choses ainsi adressées et que ce serait pour moi. Et il s'est confondu en protestations de services... Je crois qu'il est un peu fou.
Je vais au Skating dans un enchantement... Bon Dieu ce n'est donc pas en landau, fi ! l'affreux jeu de mots... enfin, qu'ai-je fait ? J'ai patiné avec le marquis Santasiglia qui est un gentil petit et qui m'a enfin fait voir le vrai Borghése, un abominable commis d'une grande maison. C'est le même que nous avons vu au Fondo à la représentation de "Sapho". Petit, mal fait, nez interminable, pommettes rouges, air commun et bête. Fi ! Rien de la poésie romaine. Il ne devrait pas voyager avec un curé ! Aussi j'apprends que ce n'est pas un vrai curé qui est avec lui.
[En travers: Il n'y avait pas beaucoup d'intéressants.]
Je répondrai à Larderei, je suis si attendrie que je vais le nommer Bijou, ici.
- Oh ! s'écriait Rosalie, et dire que sa première pensée a été de vous écrire, oh ! mais que c'est donc gentil ! C'est égal, c'est touchant, c'est ravissant ! Vive Monsieur le comte et il n'y a que Monsieur le comte !
- Ah ! Rosalie je vous disais bien que Monsieur le comte, que Bijou était... Bijou !
- Ah ! c'est égal, moi j'aime ça, ça m'plait [sic]. C'est chic. C'est comme dans un roman, écoutez, avec la main gauche vous écrire, ce pauvre monsieur le comte blessé ! Ah ! c'est égal moi j'aime ça ! Ça prouve qu'il a du cœur !
Encore un peu elle en pleurerait.
- Non, vrai Mademoiselle, à force d'en parler comme ça, il me semble quelqu'un de la famille, c'est comique, je m'y suis habituée, j'aime Monsieur le comte quoi !
Oh ! oui, moi aussi j'aime Monsieur le comte.
Et à présent que j'y ai pensé sans cesse, j'y suis habituée, je ne m'étonne plus, je trouve que c'est très naturel et je me dis qu'il a écrit par vantardise pour se poser profitant de l'occasion si belle... Enfin, non, c'est extraordinaire cette lettre subite, surtout quand on pense aux cartes. Mais comment a-t-il eu l'idée de m'écrire... oh ! et si gentillement. Il a donc pensé à moi ! Tout le temps ?... ou à cause de l'aventure.
Ah ! le tour romanesque que prennent mes jours à Naples m'enchante...
Voici ma réponse en petites lettres d'imprimerie., mais j'y pense, Altamura aura commis quelque absurdité avec les fleurs sans doute.
- "Il est difficile de répondre à des fleurs qu'on ne reçoit pas".
La main gauche est plus agréable que la droite, étant celle du cœur; mais on regrette sincèrement la cause de cette substitution.
Où voulez-vous que soient les violettes en cette saison, si ce n'est à Naples ? Au lieu de Via Nardones : Poste restante. Donnez des nouvelles.
Violette.
P.S. Blessure reçue le 10 mars samedi, n'est-ce pas ?
Cela [Mots noircis: se place sur la] moitié de la page et sous cette belle écriture se trouvent des signes extraordinaires peints par Dachad comme la première feuille. Cela fait ceci : Cette peinture en bas au lieu d'être en haut est originale.
Je mets quelques violettes dans la lettre.