Journal de Marie Bashkirtseff

A neuf heures et demie nous partons accompagnées de Potechine et Nainer qui nous sert comme des princesses. En entrant à la gare, ma tante y trouva Antonelli tout souriant devant la pendule qui marquait qu'il n'y avait guère plus que cinq minutes. Le pauvre fut tout déferré en la voyant. A peine avons-nous échangé quelques mots.
— Vous viendrez à Nice ?
— Je ne sais pas.
Je le regardai.
— Non, dit-il, ne faites pas attention, je ne suis bon à rien ce matin, je viendrai.
— Ça c'est bien.
Potechine, Nainer et Pietro se tenaient près de la portière.
— Eh bien, Monsieur, dit ma tante, quand viendrez-vous à Nice ?
— Aussitôt que mon père me donnera l'argent, répondit Pietro.
Voilà qui est bête à dire tout haut. Nous partions, cela supprimait les cérémonies. Il me tient la main.
Quel ennui d'aller à Nice !
Ce qu'il y a de remarquable et aussi d'incroyable c 'est que ma tante ne se doutait pas de la signification de cette invitation de venir à Nice. Elle l'invitait moitié par politesse moitié comme un des nombreux malheureux que devait faire ma beauté triomphante. Ce petit épisode peut donner une idée de toute la conduite de ma primitive famille. Et puis lorsqu'on dira que... on s'étonnera. Zut !
Jusqu'à Gênes nous voyageons avec un jeune Allemand qui revient du désert et raconte son voyage. A Orbitello je vois des moines passionnistes de San-Giovanni e Paolo. Et comme Antonelli m'avait dit que le recteur de ce couvent était en voyage, je ne doutais pas que ce fut lui. Aussi à Gênes je télégraphie de suite à Antonelli que nous avons rencontré le recteur et qu'il lui fait ses compliments, signé San Zuc... par abréviation de Zucchini.
Et une autre dépêche à Nice : Dina est très malade et je crains la petite vérole, si c'est ça je n'irai pas.
Papier, Maria, cardinal, cigarettes.
Gloriae cupiditate