Journal de Marie Bashkirtseff

Il m'a raconté toute sa captivité au couvent. Le supérieur ayant été prévenu qu'on lui remettait le fils le plus dévergondé et le plus récalcitrant fut tout ébahi en voyant un homme qui répondait toujours oui; au point qu'il envoya le lendemain dire au comte Antonelli qu'il s'était sans doute trompé et lui avait envoyé un autre que celui qui était annoncé.
- Et comme je frappais des volets, me dit-il pour attirer votre attention mais vous regardiez ailleurs. J'étais tout en haut de la tour à une grande fenêtre.
Je m'ennuie, je vais voir comment j'ai passé mon temps depuis le premier mai de l'année dernière.
Eh bien ! Audiffret était absent et nous nous sommes ennuyées moi et mes Grâces.
Il faut dresser les règlements de notre société et envoyer les convocations à Altamura, à Plowden et à Antonelli.
Il faut sortir et prendre Giro chez moi. Ah ! la charmante fille ! Nous avons bu du champagne à dîner à l'occasion de l'anniversaire de maman et après avoir bu à table, nous, moi et Giro, emplissant deux bocaux allâmes auprès du bassin, et après avoir fait une invocation à la fontaine et exprimé toutes deux le même vœu nous bûmes notre vin et jetâmes les verres dans l'eau. Et puis gaies et un peu étourdies nous montâmes chez moi et nous mîmes à danser, moi avec une robe d'ange et un cœur d'argent suspendu au cou comme chez une sainte.
On n'aime pas Giro à première vue, elle paraît réservée, fausse même, et on se sent attiré vers sa sœur toute de lard et de penchants assez mauvais je le crains, mais expansive, sérieuse et faisant de la bonté un métier.
J'aime beaucoup Olga quoiqu'on dise et quoique je sache bien que personne dans ce monde mérite d'être aimé: On aime les hommes parce que cela fait plaisir, quant aux femmes elles ne rapportent rien et sont fausses, envieuses et méchantes envers leurs compagnes. Ainsi j'aime Olga à ma façon, elle m'amuse, elle fait des folies avec moi et en voilà assez.
Jusqu'à présent je ne savais comment mener les confidences. On les amène, mes bons amis, par des confidences aussi. J'ai lu quelques pages de mon journal à Giro et elle en devint dix fois plus confiante. Elle en arriva à venir cracher dans la figure d'Audiffret de ma caricature.
Jamais de ma vie je n'ai ri et ne rirai comme avec elle. Elle et sa mère, ce sont mes favorites dans la famille: Nina est charmante et honnête jusqu'à l'exagération, dans son genre. Elle affichait Yourkoff, elle aurait pu faire comme les autres et alors personne ne l'accuserait car son mari a une affreuse maladie qui fait qu'il est tout couvert de plaies, il est pourri en un mot.
Quel dommage qu'ils s'en aillent dimanche. Rien ne les retient plus. La position de Nina est affreuse. Pensez donc, se plonger dans tout un monde de parents de son mari qui n'auront pour elle que des reproches et des offenses et n'avoir elle-même pas un âme amie ou proche !
Avec l'aide de Dieu nous nous reverrons j'espère.
Qand Giro et Varpahowsky partent, nous parlons de Larderei et d'Antonelli. Il y a toute sorte de présages qui présagent une parenté. A propos ! Vous savez que ce coquin de Polonais, ce comte cardinal Ledachowsky bouleverse tout le Vatican qui a la fièvre de ressusciter la misérable et sauvage Pologne.
Le pauvre Signor zio Antonelli est bien malade et je crains qu'il ne meure oublié et remplacé par ce fichu Polonais que le diable emporte !
Voilà donc ce que vaut l'amour ! Je suis oubliée au bout de cinq jours. Il ne m'écrit pas, et je m'inquiète des heures où arrive la poste.
A présent je suis raisonnable mais il y a une heure la fumée du vin m'avait fait aimer et regretter Pietro, ce jeune chien que j'avais pris pour un homme ! Pourquoi n'a'-je pas aimé Bruschetti. Il est très riche et nous pourrions faire du tapage ensemble. Il pourrait obtenir une charge à la cour et je le pousserais loin, bien loin. Je n'aime personne mais j'ai beaucoup de bonne volonté pour Pietro. J'étais très heureuse ces derniers jours à Rome de le voir se promener avec des gens posés, devenir sérieux, ambitieux, raisonnable. Tout cela pour moi, me disait-il. Ah ! comme je serais heureuse si je pouvais croire !
Il me ressemble beaucoup de caractère. Le cardinal seul le retient, sans cela il s'élancerait vers la cour, vers le soleil. Avec le temps il y tiendra un rang très digne de moi. Il a tout ce qu'il faut pour parvenir, surtout quand il sera riche.
Galula a demandé la permission de présenter un certain M. Rivaud, sous-préfet quelque part.