Journal de Marie Bashkirtseff

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J'attends avec une impatience énorme l'heure de sortir et tout à coup il se met à pleuvoir. Je ne vais que pour prendre mes cœurs, ils sont très réussis, en voici le portrait fidèle, et la grandeur exacte. Celui-là est le mien, celui de la présidente, ceux des membres sont pareils moins la clef, qui n'existe que pour moi. Ce cœur doit être porté sur une corde en soie écrue. Et lorsqu'un membre nous aura rendu quelque éclatant service il pourra le porter avec un large ruban jaune, en sautoir. Sur le revers du cœur il y a un verre pour mon portrait comme ceci: mais le cœur étant creux on peut y mettre bien des choses auxquelles le portrait servira de couvercle. Dans le mien j'ai déjà placé mon propre portrait.
D'ailleurs c'est la loi, on ne pourra porter que sa propre face, libre sans doute à mettre en dedans tout ce qu'on veut.
Je n'ai pas encore de corde et mon cœur est suspendu par un ruban bleu. Il me donne l'air d'une religieuse et cet air me donne froid.
Il pleut toujours et on annonce le baron Visconti. Ce charmant homme si spirituel malgré son âge.
Peu à peu on nomma Antonelli tout en parlant du mariage d'Odescalchi.
- Eh Madame, dit Visconti, le petit Antonelli comme vous dites, n'est pas un parti à dédaigner mais bien à prendre des deux mains. Car ce pauvre cardinal s'en va de jour en jour, il ne marche plus et la vie l'abandonne, ce qui fait qu'un de ces jours ses neveux deviendront chacun d'eux un millionnaire. Et Pierre Antonelli sera par conséquent millionnaire.
- Mais le cardinal a une fille.
- Oui... mais la fille est archi-placée, elle [n'a ] donc rien à voir là-dedans. Ce sont les neveux qui hériteront.
- Vous savez, baron, on m'a dit que le petit était entré au couvent, dit maman.
- Quel petit ? demanda Visconti presque vexé.
- Mais le petit, vous savez...
- Pierre Antonelli, dis-je.
- Ah ! non, il songe à tout autre chose je vous assure.
Puis on parla de Rome, et j'ai dit combien je l'aimais et combien il me coûtait de le quitter.
- Eh bien, restez-donc.
- Je le voudrais bien.
- J'aime à voir que votre cœur aime notre ville.
- A propos de cœur, avez-vous vu le mien ?
- Comment ?
- Regardez, et je lui montrai le cœur.
- C'est un bon cœur, dit-il.
- Un cœur de religieuse, vous savez, ajoutai-je en riant, on va me laisser à Rome dans un couvent.
- Oh ! dit Visconti en riant aussi, j'espère que vous y resterez autrement, nous trouverons un moyen.
- Lequel ?
- Voulez-vous que je le trouve ? ce ne sera pas difficile.
- Je veux bien, cherchez.
- Cherchez, répéta maman.
- Et je trouverai, dit Visconti en me pressant fortement la main.
Que vous en semble, fichus lecteurs ?
Maman rayonne, je rayonne. C'est une aurore boréale.
Nous faisons presque des projets. Maman s'inquiète de la rude façon dont j'ai traité hier son favori. Je ris...
Le soleil se montre comme pour consacrer ma gaieté et nous sortons.
Bon ! Les Muliterno et Odescalchi sur le Corso ! Il fait si beau que je ne peux me retenir de chanter doucement.
Et voilà Petruccio, je salue en souriant.
Comment diable ai-je pu dire tant de bêtises hier ? Je sais comment. J'avais l'habitude de lui débiter quelques impertinences, tous les jours, pendant vingt-cinq jours j'ai dû les garder pour moi, et toutes ensemble elles se sont dites hier soir et ont produit un galimatias énorme.
Nous étions arrêtés près d'un magasin, quand s'approcha Rossi et j'étais aimable comme moi seule sais l'être. C'est-à-dire [que] quand je m'y mets c'est quelque chose d'adorable.
Dieu, que mon cœur est plein ! Pas celui en argent, mais le vrai.
Je crains tant, je crains tout. Il est près de neuf heures, je commence à m'agiter.
Ce soir contre toute attente, assez nombreuse réunion. Plowden, Simonetti, Botkine et Pastmikoff, et Antonelli sans doute.
J'ai fait les honneurs avec beaucoup d'entrain et mon cœur d'argent est commenté de toutes manières.
Ce fut Simonetti qui resta le plus longtemps, jusqu'à une heure je crois, et à une heure et dix minutes il n'y eut plus personne que Pietro. Pendant que Simonetti causait avec maman, Dina et Walitsky auprès d'une table, je restais avec Pietro auprès d'une autre, et nous avons raisonné sur l'amour en général et sur l'amour de Pietro en particulier. Il a des principes déplorables ou plutôt il est si fou qu'il n'en a pas du tout. J'étais vraiment chagrinée par ce qu'il disait, car il parlait si légèrement de son amour pour moi que je ne sais que penser. D'ailleurs il me ressemble tant de caractère que c'est extraordinaire. C'était les dettes qui le retenaient si loin de Rome et comme preuve il offre de m'apporter les lettres de son avocat. Sans doute il me répète qu'il m'aime en ajoutant cependant que cela s'en va et revient, qu'il ne peut pas sérieusement aimer. Alors je le prêche et il est d'accord avec moi et me dit ses moindres pensées, ce qui n'est pas bien car bien des choses se pensent et souvent ne sont pas très agréables à entendre.
Les paroles de Visconti me sont présentes et je me conduis en sorte.
Enfin on se dit bonsoir et on se sépare mais le médaillon de mon cœur s'ouvre et il faut l'arranger, Pietro reste pour l'arranger et au bout d'un instant je ne sais comment nous nous trouvons dans le corridor. Et maintenant je vous en prie, ne lisez pas ce que je vais écrire. Je pensais jusqu'à présent que ce livre était très moral et qu'on le donnerait avec le temps à lire dans les écoles et pensions. Ecoutez, je vous conseille de ne pas aller avant car vous serez désappointés sur mon compte et voilà tout.
Je ne sais pas comment cela a commencé, mais au bout de cinq minutes nous n'étions plus en querelle. Ah ! oui je me souviens.
- Bonsoir, lui dis-je.
- J'attends le docteur pour qu'il me donne une cigarette.
- Je vais vous donner une et j'allai dans la chambre de Walitsky qui se trouve au fond du corridor et près de ma porte, deux portes seulement donnent sur ce corridor, celle de Walitsky puis la mienne et il donne lui-même dans le corridor commun qui est éclairé.
Il me suivit donc, je ne sais pas ce qui fut dit, mais au bout de cinq minutes nous n'étions plus en querelle, nous nous sommes expliqués, que le diable m'emporte si je sais comment.
- Tu as tort de ne pas lui dire que tu l'aimes, me dit maman après la visite de Visconti, après tout cela n'engage à rien.
J'étais donc sous l'influence de ce conseil. Voyons un peu, souvenons-nous, il y a à peine une heure de cela et je ne me rappelle plus de rien de ce qui a été dit.
Il était tout près de moi et m'ayant rassurée tout à fait il s'approcha encore plus près et me prit les mains et la taille.
- Je ne dirai plus jamais de bêtises, dit-il, puisque cela vous fait de la peine. Mais que voulez-vous c'est mon caractère qu'il faut excuser, je suis fou et irréfléchi, je dis tout ce qui me passe par la tête, mais je vous jure que je vous aime et que je vous ai toujours aimée, d'ailleurs vous l'avez deviné vous-même, vous le saviez très bien, n'est-ce pas ?
Je ne répondais rien mais ne le repoussais pas.
- M'aimez-vous, demanda-t-il ?
Même vilenie... Alors il m'attira vers lui... ne lisez pas, il est encore temps ! et m'embrassa sur la joue droite; les paroles de Visconti et de maman étaient encore dans mes oreilles, au lieu de le repousser donc, je m'abandonnai à lui et lui mettant les deux bras autour du cou... Bigre, il mit sa tête sur mon épaule en me baisant le cou... à gauche et... quelle horreur ! J'ai été pour la première fois dans les bras d'un homme !
- Vous m'aimez ? demandai-je alors.
- Oh ! oui et je vous aimerai toujours.
- Non, laissez-moi, ce que je vous permets est mal; je fais mal... Allez-vous-en.
Mais loin de me lâcher il me pressait dans ses bras et me regardait de telle façon que je dis:
- Vous savez ce que je vous ai dit sur cela, encore l'autre soir... personne, pas même...
- Oui, mais moi c'est autre chose, je vous aime et... vous m'aimez ?
- Eh ! si je ne vous aimais pas, vous permettrais-je tout cela !
Ne pas dire que je l'aime serait s'accuser plus que de légèreté.
Dieu que tout cela est difficile à dire ! Continuons tant bien que mal puisqu'il le faut. Je ne sais plus comment mais lui s'est engagé à se marier, lui du moins, moi je me taisais pour la plupart du temps.
- Vous partez jeudi ?
- Oui, et vous m'oublierez.
- Ah ! ça non ! Je viendrai à Nice.
- Quand ?
- Aussitôt que je pourrai.
- A présent.
- Je ne puis pas.
- Pourquoi ?
- Ah ! vous ne savez pas tout cela.
- Eh bien dites, dites à l'instant, je veux.
- Mon père ne me laisserait pas.
- Mais vous n'avez qu'à lui dire la vérité et alors il ne pensera pas que vous allez à Monaco.
- Sans doute, je lui dirai que je vais pour vous, que je vous aime, que je veux me marier. Mais pas à l'instant, vous ne connaissez pas mon père. Il est très bon pour moi à présent, je viens d'être pardonné mais je n'ose encore rien demander.
- Parlez demain.
- Je n'oserai pas, il est bon mais je n'ai pas encore de confiance, pensez-donc depuis trois ans il ne me parlait plus ! Dans un mois je serai à Nice.