Journal de Marie Bashkirtseff

Torlonia ne vient pas. Et dire que je me suis grisée pour lui. Quelquefois je pense que je suis bête, non, pas bête, mais folle, et folle avec préméditation.
Ah ! si Torlonia venait ce soir. Est-il possible qu'il ne m'aime pas du tout II!! C'est outrageant ! Est-ce qu'il n'y a pas un moyen pour se faire aimer ! Est-il possible que mon si grand désir soit vain !!!
Tigre et hyène ! Torlonia n'est pas composé de neuf lettres et ne commence pas par un A, mais dans ce nom il y a huit lettres comme dans Hamilton et Torlonia est duc, comme Hamilton.
Misère des misères et chien de chien I
[Mots noircis: Nous avons] passé la soirée avec Plowden. Il est très fin et comprend son monde mais me dit beaucoup sans en avoir l'air.
Naturellement, comme disait Loëbecke, il dépose son cœur à mes pieds. Je ne m'en fiche pas mal, mais c'est toujours flatteur. Que de choses je trouverais à écrire si c'était un autre que Plowden.
Le seul moyen de me toucher, dit-il, c'est m'irriter, me dépiter et me contrarier.
— Plowden vous avez de l'esprit, foi de Marie.
Antonelli n'est pas venu. Au commencement j'en ai été inquiète, mais ayant vu que maman et Dina et tous enfin prenaient la chose comme il fallait, je me suis tranquillisée, et suis très tranquille.
Antonelli ne croit pas m'avoir offensée, mais il se croit au contraire offensé. Il sentirait peut-être la justesse de ma conduite si je ne l'avais pas rudoyé depuis deux jours et sans aucune raison. Le dernier soir chez nous, je suis venue très sérieusement lui demander raison des vilenies qu'il a dites su' mon compte à Torlonia et à Fosti. Il s'est offensé tout pâle et me supplia de dire le nom de celui qui l'avait calomnié.
— Je ne me suis pas encore battu, ce sera mon premier duel !
Le scélérat se battrait. Je sais une fois énervé, il est capable de tout.
A présent il se croit offensé, je lui donne vingt-quatre heures pour se sentir très malheureux, une fois dans cet état il commencera à se trouver des torts et finira pas s'accuser complètement. Une fois dans son tort il saura ce qu'il [Mot noirci: a] à faire. Mais je vous dirai, [Mots noircis: tenez, c'est ridicule sans doute,] mais je le dirai quand même. Je suis folle de Torlonia. Si j'allais l'aimer pour tout de bon ? Oh ! non; je ne ferai pas cette bêtise. Lui, sa mère, ses chevaux, sa carte de visite, tout cela m'est sympathique, tout cela m'intéresse ! Je ne cesserai jamais d'en parler; j'en écrirai sans fin. C'est absurde, puisqu'il ne pense pas à moi. Sa face si sympathique, son sourire ravissant, son air assuré, hautain et candide en même temps... Ne riez pas, il y a de quoi, direz-vous, peut-être. Il ne convient pas d'employer de pareilles expressions en parlant d'un homme je sais. Mais puisque je l'adore !
Nous avons marché dans la villa Borghése, ce qui a causé un grand étonnement à tous les habitués en général et à z....z....Zucchini en particulier. Ce monsieur a le nez tout comme avant. Il était avec un jeune marquis de la cour, que nous avons vu au Valle quelques jours après notre arrivée à Rome, le marquis Guiccioli.
L'air était lourd et chaud, de sorte que la pluie qui vient vers six heures n'étonne personne.
Au moment de l'averse nous étions déjà sur le Corso. Torlonia à pied à l'ombre d'un parapluie a passé inaperçu. Je l'ai revu encore sous le portique du club avec z... Zucchini. C'est bête de rire en voyant ce monsieur, mais / can't help it I
Pourquoi ai-je refusé de le connaître, Pietro m'a demandé dix fois de présenter Zuccone Zucchini.
Ce soir Fosti viendra pour me donner la première leçon.
Je me demande si Pietro vient ?
Je suis absurde d'attendre Torlonia, il ne viendra pas, s'il devait venir il serait déjà venu.
Voyons ce que diront les cartes, car je redeviens superstitieuse comme à Nice.
Les cartes ont dit non. A présent voyons si Antonelli viendra. Encore non.
Si c'était vrai ce serait désolant. Nous verrons.
Ce matin pour éprouver la véracité de la patience de Napoléon |er, j'ai demandé si Fosti viendrait ce soir, étant sûre qu'il viendrait. Les cartes ont dit: non, j'ai ri. Nous verrons.
A peine ai-je écrit nous verrons qu'on m'apporte la carte de Fosti avec ses excuses, il a mal à l'œil.
Cet incident me plonge dans la consternation. Alors Pietro ne viendra pas. Et de suite il me semble que Fosti ne veut pas me donner des leçons. C'est bête d'être comme moi.
Il est neuf heures, je ne sais pas si j'aurai la patience d'attendre jusqu'à dix heures. Que faire, lire, je ne peux pas; écrire, je n'ai rien à écrire; jouer du piano, je suis agitée, misérable.
Fichu caractère, va ! C'est facile à dire, mais je voudrais voir une autre à ma place. Mais il n'y a pas de quoi me tourmenter ! mais je me tourmente !
Bigre de bigre ! Chien de chien !
Double brute ! folle stupide, insensée ! Non, il ne faut pas tellement se maltraiter. Je ne mérite pas de si vilaines épithètes, je ne suis pas bête, je suis seulement jeune.
Je n'ai pas encore l'habitude, une autre fois je saurai mieux. Je craignais, pauvre innocente I Je craignais en vain, bien en vain, car Antonelli est arrivé un quart d'heure plus tôt que de coutume, pâle, intéressant, triste et calme.
A peine Fortuné l'eut-il annoncé que je m'armai des pieds en cap, d'une froide réserve mêlée d'une politesse de salon faite pour enrager les gens dans des pareils cas.
Je l'ai laissé passer dix minutes avec maman. Impatienté d'aller au salon, j'ai dit à Léonie de me changer les bottines, pour me forcer à le faire attendre.
Pauvre animal ! Jaloux de Plowden !
— A présent vous pouvez monter à cheval, Plowden se porte bien !
Et cela d'un air très piqué. Est-ce assez laid d'être amoureux. On ne pouvait pas s'expliquer au salon. On se sépare froidement. Je vais chez moi [Rayé: et il va dans l'antichambre]. Je n'avais pas de bougie, il fallait aller dans l'antichambre. Nous nous sommes rencontrés. Il me passa la bougie.
— Comme vous êtes fou ! dis-je en la prenant. Savez-vous que je suis sérieusement fâchée.
— Ah ! vraiment, c'est vous qui êtes fâchée, c'est à vous de vous fâcher !
— Je crois bien !
— Ah ! c'est trop fort !
— C'est pourtant ainsi.
Et j'ai commencé un assez long discours lui expliquant que de pareilles choses ne se faisaient pas, sans dire quelles choses.
— Mais qu'est-ce que j'ai fait ! !
— Vous ne savez pas !
— Je suis parti ?
— Vous êtes trop vain, mon cher Monsieur, et votre départ ne pouvait me causer ni joie ni colère.
— Alors, j'ai cassé l'éventail ?
— Bêtise !
Ou je suis folle et me suis imaginée une chose qui n'a jamais été, ou Antonelli est une canaille comme moi. Mais pourquoi cela me semblerait-il, pourquoi dirait-il à présent vous pouvez juger de la différence ?
Si cela a été en réalité on ne peut pas se fier à lui car il avait l'air parfaitement innocent en le criant.
— Mais qu'ai-je fait ? répétait-iL.
— Je ne puis pas le dire, si vous n'avez rien fait, si ce n'était que dans mon imagination tant mieux. Et vous pensez bien que je ne vous le dirai pas pour ne pas même vous donner l'idée qu'on peut être impertinent à un tel point.
— C'est vous qui m'avez dit des impertinences, c'est vous qui m'avez dit que j'étais ivre. On peut dire que je vais boire au club, mais que je vienne ivre dans une loge I!
— Laissons cela, je me suis trompée, tant mieux, bonsoir.
— J'avais juré de ne plus venir chez vous.
— Pourquoi êtes-vous venu ?
— J'ai pensé que ce serait très grossier envers Madame votre mère qui est si aimable.
— Si c'est pour cela, vous pouvez partir et ne plus revenir. Adieu.
— Non, non, c'est pour vous.
— Alors c'est autre chose.
Après le Valle, le malheureux est resté couché trente six heures, de colère.
Il me prend la main et raconte son désespoir.
— J'ai eu un très grand tort, dit-il, je le sais.
— Quel tort ?
— Celui de vous faire comprendre, de vous dire que... Que ?
— Que je vous aime, dit-il en contractant les lèvres comme un homme qui ne veut pas pleurer.
— Ta ! ta ! ce n'est pas un tort.
— C'est un grand, un immense tort, car vous profitez de cela, et vous jouez avec moi comme avec une poupée, comme avec une balle.
— Quelle idée !
— Oh je sais, je sais que vous êtes comme ça. Vous aimez à jouer, eh bien jouez ! C'est ma faute.
— Jouons !
— Alors, dites-moi, ce n'est pas pour me congédier que vous m'avez dit cela au Valle ?
— Non.
— Ce n'est pas pour vous débarrasser de moi ?
— Eh, Monsieur, je n'ai pas besoin de ruses, lorsque je veux me débarrasser de quelqu'un je le fais tout simplement, comme j'ai fait avec Bruschetti...
— Ah ! ha ! et vous disiez que ce n'était pas vrai avec Bruschetti ? !
— Parlons d'autre chose.
Il appuya sa joue sur ma main.
— Vous m'aimez ? demanda-t-il.
— Non, Monsieur.
— Pas du tout ?
— Pas le moins du monde.
Il n'en croit pas un mot.
En ce moment arrivèrent Dina, maman et Walitsky et, au bout de quelques minutes, Pietro a dû partir.
J'en ai assez. Il m'occupait tant que j'avais quelque chose à attendre. A présent j'ai tout ce qu'il me faut. Je traîne par vanité.
Deux ou trois fois le nom de Torlonia a été prononcé et ce nom me fait plaisir.