Mercredi 22 mars 1876
Nous avons été chez Mme Lwoff et on a parlé de ma chère princesse que j'avais surnommée si bêtement Bête. Elle écrit lettre sur lettre et demande ce qu'on a fait pour moi et si je produis beaucoup d'effet.
On a parlé hier, je ne sais où, de la manière étrange de Mme Ixkull envers nous, d'autant plus étrange qu'étant femme d'un maréchal de noblesse ma mère a tout le droit d'être présentée à la cour d'Italie et même d'aller à celle de Russie. Mme Lwoff pense qu'on peut être présenté en dehors de l'ambassade, elle a parlé de cela à une dame et pense que cela peut s'arranger Elle prie seulement de ne pas la nommer, puisque c'est aller contre l'ambassade. Je ne comprends rien dans tout cela, maman avait-elle tort ou raison de ne pas aller une seconde fois à l'ambassade ? Dans tout cela la Soukowkine a beaucoup embrouillé les choses par son intervention. Mais passons. Il y a que chacun parle de cela, s'étonnant et se demandant la cause de la froideur ou plutôt de l'impolitesse de Mme Yxkull. Ce qui est le pire, c'est qu'on pense que maman a demandé par écrit et qu'on lui a refusé cette présentation.
Tout cela m'ennuie. Je vais de chez cette dame me rafraîchir au Pincio pensant à un tas de choses toutes différentes.
Il y a foule, la villa Borghése étant fermée aujourd'hui, à peine sommes-nous à la musique qu'Antonelli arrive auprès de la voiture. J'en suis contrariée car on commence à parler en ville. Nous n'en savons rien parce qu'il n'y a personne pour nous le raconter mais je sais que l'on parle, comme on parle de la présentation au Quirinal.
Il est tout étonné de ma réserve. Il en verra bien d'autres encore.
Torlonia arrive avec son fiacre tout près de nous, salue, descend et disparaît. J'en suis comme trempée dans de l'eau froide. Il est allé causer avec des demoiselles anglaises à l'une desquelles il fait dit-on la cour.
[Dans la marge: Duc Torlonia
Duc Clément Torlonia]
Ils étaient deux, Clément et Plowden, Clément a, sans aucun doute été préféré, Plowden s'est mis à le calomnier et le résultat a été qu'on a fermé la porte à Plowden. C'est à présent seulement que j'ai compris pourquoi Plowden a fait une si triste figure quand on lui a dit qu'on connaissait Torlonia. Pauvre Plowden, je vais lui envoyer dire de monter à cheval avec moi. Personne ne l'aime à Rome, c'est à grande peine qu'il est parvenu à entrer au Caccia-Club. "Il est antipathique" dit-on.
Il n'y a pas à pleurer, je ne lui plais pas et voilà tout. C'est triste à dire. Cette conviction me ferme la bouche et me dessèche les lèvres pendant toute la promenade. Je regarde sans voir, j'écoute sans entendre. Et, chose curieuse, c'est dans cet état là que je parle le mieux, quand je parle. Nous avons rencontré le ministre grec, nous l'avons arrêté sur le Corso pour dire que nous avons déménagé. Eh bien j'ai été très gentille, simple et froide. Tout cela est dû à Torlonia. Dans Torlonia il n'y a pas neuf lettres, et le nom ne commence pas par un A, et voyez pourtant ! Je pensais qu'avec Audiffret toutes ces saletés finiraient. Bien oui ! Ici, c'est la même chose. J'ai peur des yeux et des pensées de maman et de Dina, j'ai peur de rencontrer l'homme, je rougis, je pâlis, je suis stupide.
Vous voyez bien que pour Audiffret il n'y avait que du dépit, puisque je sens la même chose pour Torlonia. Et qui vous dit que je ne suis pas amoureuse de Torlonia ? Je m'embrouille sur papier comme en pensée. Mignon était oubliée, je rentre et me mets au piano, l'air de "Connais-tu le pays" est la consolation des âmes affligées et l'accompagnement de tous les chagrins. Je le vois à présent.
Je ne marche pas, je me traîne, je ne parle pas, je murmure confusément, je suis très ennuyée, ma parole d'honneur.
Je me repens d'avoir pris une loge à l'Opéra. Je désire que le théâtre brûle pour ne pas y aller. Cygne et hibou ! Quel ennui !
J'étais coiffée, j'ai mis paresseusement une robe de soie bleu clair qui malgré ma paresse me va à ravir. Nous sommes au n° 23, à droite, ma loge favorite. Dans la barcaccia il n'y a que le prince Belmonte, mon ennemi, comme je l'appelle, parce qu'il me semble qu'il doit dire du mal de moi, et le comte Angelini que j'ai vu cent fois à Nice le prenant pour un Niçois. Pietro dit qu'il nous connaît très bien de vue, (je crois bien I) et surtout qu'il connaît Paul, dans les cafés, et autres lieux infiniment moins propres. C'est à présent seulement à Rome que j'apprends une partie des aventures fraternelles. Il y en aurait assez pour un homme de trente ans, et si ce n'étaient certaines choses sales dont vous vous souvenez sans doute, je pourrais dire que Paul est un adorable excentrique.
Il y a beaucoup de monde, malgré les réceptions du Quirinal.
Je suis comme dans un rêve. Belmonte me lorgne, je le regarde sans voir et baille de temps en temps. La loge de Clemente qui se trouve au rez-de-chaussée en face de nous, est occupée par trois faces quelconques.
Bruschetti est chez nous, je lui parle italien, nous avons une conversation toute pleine d'abstractions philosophiques, je finis par dire que pour moi il n'y a que Rien, et il me dit que je suis faite pour rendre les hommes fous. Je réponds qu'ils ont tort parce que je ne sais plus pourquoi.
— Mais que faudrait-il pour vous plaire, pour vous paraître digne d'attention ?
— Un royaume, Monsieur.
Il n'est pas du tout bête mais si je lui ai parlé c'est que je voulais me faire entendre de nos voisins de gauche, la jeune princesse Ouroussoff, née Abaza, le comte Blondoff et d'autres.
Je jette pour la centième fois les yeux vers la loge de Clemente et j'aperçois sa barbe sous la draperie. Je rougis comme à Nice, et au même instant Pietro paraît dans la barcaccia. Pourvu qu'on ne lui attribue pas ma rougeur.
Au bout de quelques instants Bruschetti va au Quirinal, je respire bruyamment et m'accomode sur ma chaise avec un air de contentement très visible.
Pietro me fait des yeux de la barcaccia qui est séparée de notre loge par trois loges. Clemente... je ne sais pas ce que fait Clemente car je n'ose pas regarder en bas.
Antonelli vient, mais je continue à être réservée et même un peu triste pourqu'on ne pense pas que monsieur me plaît en particulier. Je ne veux pas que Torlonia pense des bêtises. Je cours deux lièvres à la fois. La position est délicate et me va. Torlonia vient dans la barcaccia se place en face de moi et nous nous regardons tout le temps dans les yeux. Pour Pietro j'avais l'air de regarder la scène.
— Avec quelle attention vous écoutez ce soir ! me disait-il dix fois par heure.
Et quand je regardais la scène je sentais que Torlonia me regardait aussi. Il a la physionomie la plus sympathique du monde. Je l'adorerais s'il voulait m'aimer. Non ! c'est absurde, me voilà de nouveau dans le lac des humiliations ! Tout ce temps à Rome j'ai régné, me voilà de nouveau dans la servitude. J'hésite, je crains, je n'ose rien.
Demain à l'occasion de la mi-carême il y aura un veglione à l'Argentina. Je crois avoir blessé Pietro, mais la blessure sera vite guérie, un bon sourire et tout est oublié. Le pouvoir d'une femme est incroyable et je ne regrette plus d'être femme, car le beau rôle est sans contredit le sien. Il est cent fois plus agréable, plus facile et plus commode d'être sur la défensive que d'attaquer. On accepte ou on repousse. Tandis qu'un homme est sans cesse sujet aux rebuffades.
Remarquez qu'à Nice j'étais d'un avis diamétralement opposé. J'avais quelques mois de moins à Nice, et quelques mois, à mon âge et en ce qui concerne les affaires amoureuses, est un laps de temps inappréciable.
Torlonia n'est pas en toilette et n'ira donc pas au Quirinal. En effet il est resté jusqu'à la fin.
Comment écouter Faust ? Clément en bas, Pietro à côté ! Aussi je n'ai rien entendu. J'étais particulièrement jolie (toujours parlant par rapport à ma propre personne) ce soir, ce dont maman était très contente.
Nous sortons accompagnés d'Antonelli et de Bruschetti qui revient du palais.
J'avais déjà tendu la main à ces messieurs et étais au fond de la voiture quand à ma très grande surprise j'ai vu Torlonia qui s'excusait de n'avoir pas pu venir nous dire bonsoir à cause de sa toilette.
— Mademoiselle, dit-il, j'ai parfaitement compris votre antipathie, parfaitement.
— Bah I vraiment ! Mais vous avez entendu mon malheur, on m'a acheté des chevaux, je ne sais comment ils sont, peut-être blancs, gris, jaunes, rouges !