Journal de Marie Bashkirtseff

Heu ! misera !
Vous pouvez autant ne pas lire ce jour, o vous qui ne lirez jamais ce journal, car je vais encore reparler de mon chagrin eternellement nouveau et douloureux.
A la musique il y avait foule, l'heureuse Leech tournait de tous cotes sa radieuse petite figure de canari. Les Winslow sont arrives. Lewin avec sa femme Clementine grosse au dernier point. Je trouve qu'on devrait se cacher quand on est dans un tel etat.
J'avais mal mis mon corset et ma robe, et j'etais tres mal a l'aise, ce qui, ajoute au depit de voir tout le monde se connaitre, se voir, se parler, me rendait fort miserable.
Tout en cherchant mon inconnu nous avons trouve une beaute rare.
Un jeune homme de vingt-deux a vingt-quatre ans, tres grand, admirablement bien fait, distingue et superbe dans sa demarche, dans ses moindres mouvements. Une figure belle et adorable, un teint comme je n'ai jamais vu, des traits magnifiques et pas betes, et une mise hamiltonienne. Je n'ai jamais dans ma vie vu un homme aussi beau. Je rougis meme en le voyant, et de suite involontairement je le comparai avec Audiffret et pas du tout a l'avantage de ce dernier. Il se promenait sur le trottoir du cote des maisons, et je me suis arrangee de facon a le rencontrer plusieurs fois.
A la seconde fois je decouvris qu'il avait des cheveux assez blonds et une moustache assez brune.
Enfin vers quatre heures et demie, quand le froid commenca a descendre sur la Promenade je descendis de voiture et je rentrai par la porte du jardin juste au moment ou le superbe jeune homme passait devant notre villa.
Maman crut que je ne l'avais pas vu et me rappela aupres de la voiture, de sorte que ma robe l'effleura presque.
Il est si beau, si beau, si beau qu'il faut qu'il soit ou bete ou quelque chose d'autre. Une pareille perfection ne peut exister, je veux le revoir demain pour mieux l'examiner.
Je crois que je l'ai vu un soir, pour un instant a Wiesbaden avec les Leech, et j'ai dit alors que je le trouvais magnifique.
"Je voudrais bien savoir quel etait ce jeune homme, si c'est un grand seigneur et comment il se nomme..."
Sir Frederic Johnstone est un faquin en comparaison de celui-ci. Hamilton lui-meme est moins beau, parce que Hamilton est un peu trop gros.
Mme d'Audiffret se promene en fiacre et mal vetue, nous la rencontrons partout.
Elle fait scandale par sa presence ici.
Rentree chez moi je m'abandonne a tous mes chagrins et suis prete a pleurer chaque fois que je parle.
Plus il y a de monde, plus Nice est brillante plus je souffre. Cette vie me tuera, je ne peux plus la supporter, je suis trop malheureuse.
Je vais changer de ton, au lieu de faire des scenes et de pleurer je me tairai et laisserai voir sur ma figure ce qui se passe dans mon coeur, peut-etre aura-t-on pitie de moi et se remuera-t-on davantage.
A Nice nous ne pouvons pas etre bien, Georges, cet homme adore, cheri, que je voudrais etrangler, a fait trop de scandale, et tout ce scandale est retombe sur moi, malheureuse.
Une absence de deux hivers peut faire quelque chose. Mon Dieu ! faites-moi partir, soyez bon ! Vous voyez combien je souffre, vous voyez mon coeur brise, mon esprit terni, obscurci, malheureux !
Prenez-moi en misericorde, Grand Dieu ! Pardonnez-moi d'ecrire mes prieres, mais il me semble que lorsque j'ecris vous m'entendez mieux.
Sainte Vierge, dont je porte le nom divin, Sainte Vierge Marie, priez Dieu pour moi.
Et vous Jesus qui etiez sur la terre regardez-moi d'un oeil favorable, comprenez ma peine, ne meprisez pas une creature frivole et vaine qui vous supplie de la prendre en grace.
Vous voyez combien je suis miserable, aidez-moi !