Journal de Marie Bashkirtseff

Par la grâce de Dieu et du facteur du télégraphe, j'ai enfin appris l'acquisition de la villa Boismilon. C'est un très bon placement d'argent pour des capitalistes comme nous. Seulement cela causera grand scandale attendu que cette propriété n'est pas encore payée et que je ne veux pas qu'elle le soit, attendu qu'il y a d'autres payements beaucoup plus pressants; les meubles par exemple qui nous sont nécessaires et qui sont, pour nous et pas pour d'autres. Il y aura donc scandale, car on revendra la propriété Boismilon parce que Mme Romanoff n'aura pas payé, et jusqu'à ce que tout le monde saura quelle villa on revend, on pensera, on criera, on hurlera que c'est la villa de la Promenade des Anglais.
On m'a longtemps caché cette belle spéculation, mais vous savez que les saletés surnagent toujours. On m'assure que notre nouvelle propriété n'est pas payée mais je n'en crois rien. Pendant six mois on m'a assuré qu'on n'avait pas acheté de villa, et d'ailleurs où serait l'argent dont depuis six mois, je demande inutilement à connaître l'emploi.
Vrai, en vous cachant de moi vous produirez un tas de choses fâcheuses, dont vous vous repentirez, mais trop tard.
Et moi, absurde créature, qui écoutait les reproches qu'on osait me faire pour les meubles. On jette quarante mille francs par la fenêtre et l'on ose me parler des meubles qui nous sont nécessaires et qui sont pour nous !
Et moi qui écoutais et qui pensais: peut-être ai-je eu tort de commander pour une telle somme !
"Les gens qui procèdent par des voies ténébreuses peuvent souvent entortiller les honnêtes gens".
Par cette lettre que j'écris à madame ma mère on comprend de quoi il s'agit. Le fait est qu'on a trois villas à Nice, la nôtre, la Boismilon et celle où demeure mon bien-aimé et bien cher oncle Georges, que la peste étouffe. Quand j'ai appris ça ce matin j'ai pleuré pendant deux heures. Ça se comprend. On marche vers la ruine. Mais je n'aime pas à m'appesantir sur des sujets pénibles, si encore en écrivant je pouvais corriger, mais j'aurais beau écrire rien ne changera.
Enfin il y a que ma tante est confuse d'avoir fait de si belles affaires.
[En travers: Il est remarquable vraiment de voir la même personne écrire des pages vivantes et amusantes et des inepties comme tout ce cahier ) De quatre à cinq heures j'ai eu la visite de Berthe.
On me fait des robes divines et toutes blanches.
Je m'ennuie à crever, ma seule consolation sont les magasins, quand j'essaye je respire, aussi pour respirer je commande: chaque jour quelque chose de nouveau.
C'est bizarre, je n'ai nulle envie de voir Audiffret, je désire seulement qu'il me voie, toujours pour la même chose, pour cette stupide idée qui ne me quitte pas. Ce soir je m'occupe à écrire - Malheureux tu pourriras ! - je ferai trois cent soixante-cinq lettres pareilles et tous les jours Bibi en recevra une, il ragera. Je vais calculer trois cent soixante- cinq fois par quinze centimes, cela me fait cinquante-quatre francs par an, il n'est pas cher.
[Dans la marge: Marie fait la multiplication 365 x 15 ]
Comme j'ai une quantité de robes et de toutes sortes de choses j'ai envie de retourner à Nice. Je serai habillée comme personne et avec une simplicité surprenante.
Il en aura des lettres, le fichu Audiffret ! Héliogabale tu pourriras ! Sardanapale, tu pourriras ! Mardochée, tu pourriras ! Antiochus, Epiphane, tu etc. Cresci pleurera, Ardigo aussi. -Puis Emile, dit le Dépravé ! tu pourriras ! Fichu débauché tu, etc.
J'en ai fait vingt-cinq, il en faut trois cent soixante-cinq. Voyez tout de même, je ne m'occupe que de ce fichu homme.
Mais l'éloignement ne me rend pas triste, du tout, je me sens comme toujours lorsque je ne vois personne.