Journal de Marie Bashkirtseff

A peine en voiture que maman répète ce qu'elle m'a dit à propos des yeux et de la pâleur.
— D'où vous concluez, Mesdames ?
— Nous ne concluons rien du tout ! me répond-on d'un ton triomphateur.
— Ah ! c'est heureux !
Chez Antonoff, Audiffret a emporté le mouchoir et le gant d'Olga, et avec leur promptitude habituelle d'imagination la mère et la fille s'imaginèrent que tout était fini et qu'il n'y avait plus qu'à remercier le Bon Dieu. Folles ! quand il n'a pas même jeté sa carte chez elles.
Hier, à dîner, ma tante a dit qu'Audiffret se mariait enfin, avec sa cousine de Marseille, qu'elle a vu le projet de contrat chez Desforges, que Desforges lui a tout raconté. Elle dit cela si naturellement que tout le monde le croit, excepté moi, maman et Dina qui étions du complot. Olga était rouge, les yeux pleins de larmes, le sourire désappointé.
Je jouissais de son tourment, elle riait et criait comme une possédée, comme moi lorsque j'ai su le mariage du duc.
Walitsky qui est allé la reconduire a assisté à une scène adorable, prostration de la mère qui croyait tout arrangé, cris et grimaces de la fille ! Un sucre !
Ce soir la première représentation du Cirque, j'hésite deux heures et finis par ne pas aller.
Si Bibi sera là, il me crachera dessus et fera la cour à Olga, et je ragerai. Je n'ai aucun plaisir à le voir, je désire qu'il me voie pour lui plaire.
Non, décidément, je ne vais pas. Dans tous les cas, il vaut mieux ne pas aller.
Le soir se passe à faire la bonne aventure et à dire des bêtises. La lettre m'est toujours promise, et je ne fais que m'écrier:
— Bon Dieu ! Pourvu qu'elle arrive !
— Mais on t'écrit déjà, dit maman, là-bas, là-bas !
— Maman, ne dites pas de bêtises.
— Mais qu'est-ce que ça peut vous faire !
— Ça peut me faire que c'est tout ce que je désire en ce moment. Comprenez donc cela !
Je ne désire rien autant et, si ça arrive, je me tiendrai pour satisfaite.
— Voyez ! font maman et ma tante, avec force gestes d'étonnement.
Ma franchise est abracadabrante. Mais voilà qu'on dit je ne sais quoi qui me déplaît, je retourne ma chaise et m'appuie le front contre le mur.
— C'est ça, c'est ça ! s'écrie ma tante, très bien, parfait, ma chère !
Alors je m'aperçois seulement que ce que je venais de faire était tellement Audiffret, que lui-même ne ferait pas plus, comme lui. Je rougis et m'assieds... comme il faut en souriant d'un sourire particulier, au sens duquel on ne se trompe jamais.
En somme, je ne me plains pas, la contrariété que j'ai est une contrariété propre et celle qu'il est permis d'éprouver à chaque âme bien née. C'est une contrariété amoureuse.
Je prétends être une femme sérieuse, jugez-en vous-même.
A quoi suis-je occupée ?
A mettre en vers la lettre au père Audiffret.
## (suite)
Les cartes ont changé de ton. La représentation de l'Opéra sera belle pour moi et ce qui est curieux c'est que le monsieur s'occupe de moi, du moins à ce que disent les cartes.
Un vent terrible, une poussière abominable, mon landau fermé !
Fi ! la laide ville ! Nice ! exécration !
Les Sapogenikoff sont chez Antonoff. Je voudrais que ce mariage se fit.
Je fais pendant une heure les cartes et, pour chaque fois, il faut deux minutes, j'ai donc fait trente fois les cartes, et trente fois j'ai eu trente réussites complètes. Je m'égayais au fur et à mesure et à la trentième fois j'étais si confiante et si gaie que je ne disais que Sapristi ! et Bigre ! Les jurons du Surprenant.
— J'ai une idée ! allons au théâtre, on donne une nouvelle pièce !
Je demandai aux cartes s'il fallait aller, elles m'ont répondu par trente réussites. Il n'y avait pas à hésiter.
Je mets une robe d'un blanc incertain et doux, faite d'une étoffe molle, transparente et pouvant se tirer comme une étoffe tricotée de la plus fine laine, et faite comme un sucre. Je mets mon corset sous la chemise et la robe par-dessus, serrée à la taille par une ceinture blanche nouée devant par un nœud, j'ai la taille toute naturelle souple et comme je n'ai jamais vu. Mes plus cruels ennemis ne me contrediront pas.
Je ne suis pas encore aussi rose qu'il faudrait, parce que j'ai en ce moment un désagrément que subissent les malheureuses femmes, mais je ne suis pas laide.
La salle est pleine, mais un fichu monde. Pas une figure propre, rien que des Niçois, cette année la saison ne vient pas.
Audiffret est dans l'ombre derrière Mme Roissard, je le devine plutôt que je ne le vois. Quant à moi je n'ai garde de me cacher, je suis trop moi-même ce soir, la robe ne me gâte pas, elle me couvre seulement.
Au premier entracte nous avons Pépino, joli et propre, mais... maman le trouve charmant, que Dieu le bénisse. Ah ! s'il était le Surprenant j'aurais eu tant à dire. Mais il n'est pas le Surprenant.
Le Surprenant s'en va avec Saëtone, au milieu du spectacle.
Pépino parti, nous avons Galula, le détestable clerc !
Non, je ne serai jamais reine !
On demande à Galula si c'est vrai qu'Audiffret se marie avec la Marseillaise, et pour que cela ne paraisse pas... enfin, on demande aussi si c'est vrai que Mlle Lacroix se marie avec un fabricant lyonnais, et si c'est vrai que Mlle Macainne est arrivée.
La dernière nouvelle se trouve vraie, par hasard.
Voilà mes trente réussites ! Pourquoi ne peut-on croire en rien ? Je croyais aux cartes, je n'y crois plus !
J'en suis pour mes frais d'élégance et de candeur ! Bigre ! Que c'est embêtant la vie !
Maudit Audiffret, il n'a fait que me donner des mauvaises manières, et des jurons !
— Je vous conseille, m'a dit cet après-midi ma tante, de ne plus vous occuper et parler de cet homme.
— Pourquoi, Madame ?
— Je le déteste, depuis quelque temps je ne peux plus le voir, il me causera sans doute un grand désagrément, car je ne peux pas le voir !
— Mais pourquoi ne plus en parler ?
— Parce que c'est un cochon, un impoli ! Dites-moi, est-ce que cela est jamais arrivé qu'il ne vienne pas à la musique près de la voiture ! Avant il nous attendait là des heures et aussitôt s'approchait et restait tout le temps, et partout se trouvait où nous nous trouvions et était toujours à la promenade, au bain, partout, partout !
Il n'y avait rien à répondre, j'ai reconnu la justesse de l'observation et me suis tue.
Il n'en est pas moins vrai, qu'on me croit amoureuse folle de lui. On a tort. Je ne l'aime pas. Je veux qu'il m'aime et cela tellement que j'ai l'air de l'aimer. Car j'ai fait et je fais mille folies pour cette créature, et surtout j'en ai dit et j'en dis beaucoup.
Ah ! oui, je puis le dire avec un soupir, cette année a été l'année orageuse de ma jeunesse ! Bigre !
Je serai souvent désappointée, car je me bâtis des châteaux dans les airs avec un rien. Non, pas précisément avec un rien. Il y avait de quoi se bâtir des châteaux. Fichu homme, va !
Que les femmes sont à plaindre ! Tous les privilèges aux hommes, c'est l'homme qui regarde d'abord, c'est l'homme qui demande à être présenté, c'est l'homme qui s'approche le premier, c'est l'homme qui invite à danser, c'est l'homme qui fait la cour, c'est l'homme qui demande en mariage !
La femme est comme ce papier, ce bon papier sur lequel on écrit ce que l'on veut.
C'est bien, bien le moins que la pauvre, la misérable femme, trompe cet homme autant que possible. C'est son seul privilège, et encore avant qu'elle le trompe une fois il la trompe dix fois, cent fois !
Si j'étais reine, je ferais assembler tous les hommes dans un vaste champ, et je les ferais bâtonner l'un après l'autre, et les ferais passer devant moi un à un après l'opération.
Quand j'aurai de l'argent à moi, je louerai des hommes pour qu'ils attrapent Audiffret dans la rue et le rossent de coups de bâton; le consul Patton aussi.
Quelle douce pensée !
Dieu ne m'entend pas ! Je ne peux cependant pas douter de Dieu ! Souvent l'envie m'en prend, mais je suis bien vite punie.
Fi ! la laide chose que la vie !
Non, je n'ai pas de chance ! Il n'y a que les chiens !
Je vais me coucher par terre, ça calme.