Jeudi, 1 avril 1875 Décidément j'ai un fort caractère ! Tout le monde pleurait même Mlle Catherine la gouvernante des enfants, même les chiens et moi non, j'étais au contraire calme et gaie. La vilaine chose que le départ, fi ! Je voudrais construire une grande maison et vivre avec tous mes parents et tous mes amis. [Annotation; Août 1875. comme Epicure ?] Sacha et sa femme vont en Russie et emmènent Paul, maman va à Cannes avec Dina et Walitsky. Botkine passera une semaine à Cannes et lui a dit d'aller là pour qu'il puisse plus souvent la voir. Maman pleure, Paul pleure (au fond je m'attendris et suis penchée à le croire moins mauvais qu'il n'est) Nadia pleure, Sacha, pleure, Catherine pleure, Dina pleure, Walitsky pleure, Trifon , grand-papa pleure ! Ouf ! Il y aurait de quoi remplir un bassin. Je voudrais chimiquement analyser les larmes et pouvoir aussi savoir [Deux mots barrés] et les causes morales qui les ont fait verser. Ah ! j'allais oublier de dire que Paris pleurait aussi, et à la gare Pelikan aussi. Nous y allons tous, à la gare, maman part à deux heures, jusqu'à trois heures on reste au buffet. Nous étions déjà en wagon lorsque Nadinka s'écrie Voilà le prince Tchelesky. En effet c'était l'adorable prince précédé de deux cocottes. Et c'est peu pour lui, pour ce coureur, ce lovelace, ce don Juan. Pour être ce qu'il est il n'en est que plus aimé et je comprends tout à fait qu'il soit in every divorce court, comme disait l'autre jour Rickard. On se donne à tant de faquins indignes qu'il serait absurde de résister à un pareil prince. Comme nous approchions de Monte-Carlo, Stiopa m'entourait de ses bras et avec sa petite voix me priait d'aller avec eux en Russie, au bout de cinq minutes j'étais exaspérée et me tenait à quatre pour ne pas lui donner un coup de coude afin qu'il me laissât tranquille. Heureusement nous arrivons, on s'embrasse encore et encore, puis le train part. A la première table à gauche joue le prince ou plutôt un Anglais joue pour lui et lui, reste debout derrière cet Anglais. Il est charmant, un teint si frais, si blanc, plus je le regarde plus il me plaît, il n'est pas beau mais il y a en lui quelque chose de gentil, d'aimable, de galant, très peu de noblesse par exemple. Il parlait anglais puis français avec ce joli accent des Anglais hamiltons. J'étais si désireuse de le regarder et de l'écouter que je n'ai pas compris un mot de ce qu'il disait. A en juger par la manière exaltée dont j'en parle on croirait que je le regardais avec une face trivialement curieuse. Eh bien pas du tout, je le regardais d'un air aussi indifférent que je regarderais un chien ou une porte. Il alla jouer au trente-et-quarante et je le suivis dans quelques instants. Mais je me rappelle qu'il est temps de partir, nous allons en bas, le train est en gare et on ne laisse plus passer, pour rien au monde je ne voulais rester, nous prenons un fiacre. En ce moment le prince entouré de ses messieurs et de Jarochewsky parlait à la comtesse de Galve. La bienheureuse personne. Voilà encore une fortune. Qui est-elle née ? Mlle Basilewsky ni plus ni moins que Mlle Bachkirseff [sic], si fait moins parce que son oncle était un prêtre et les prêtres en Russie... Qui a-t-elle épousé en premières noces ? M. Bravura, un professeur de musique ou un teneur de livres d'un grand magasin je ne sais plus lequel des deux. Et voilà qu'elle divorce et épouse le comte de Galve, devient grande dame, etc. etc. Tout cela devrait m'encourager cependant et non me désespérer. J'enrage ! Cette Galve plus laide, plus bête, plus ignorante que moi, et voyez elle vit dans le grand monde, elle va à la cour, elle connaît des princes, des rois ! Pourquoi Mon Dieu me faire envier en me montrant que des gens moindre que moi sont parvenus... Oh ! Ho ! Mon Dieu qu'est-ce que je crois comprendre ? N'est-ce pas Vous qui avez pitié de moi et qui m'envoyez des exemples pour me donner du courage et me faire espérer ? Oui, oui cette idée m'est venue à l'instant même au moment où je terminais le mot parvenus. Si c'est cela je vous remercie mon Dieu, oui, oui, c'est cela, Vous ne permettriez pas à cette idée d'entrer dans ma tête si ce n'était la vérité. Oh ! Merci mon Dieu, merci ! [Cinq lignes cancellées: Vendredi 2 avril 1875 Je n'ai pas dit qu'ayant pris un fiacre nous avons rejoint le train à Monaco et l'avons pris.] J'avais déjà enfermé mon journal, mais faisant ma prière devant une fenêtre ouverte et ayant levé les yeux au ciel je fus frappée de sa beauté et je ne puis le passer sous silence. C'est que voyez-vous la nuit à Nice, au bord de la mer, un ciel parsemé d'étoiles qui brillent comme des diamants, un silence absolu qui n'est troublé que par le chant des grenouilles et de temps en temps le sifflet lointain du train qui ne fait, invention mondaine et toute prosaïque, que mieux ressortir ce cadre sublime. C'est que vous voyez, vous disais-je ce n'est pas un spectacle ordinaire que tout cela. Ce n'est pas une jouissance qu'on comprend à tout âge et avec toutes les intelligences. Il me semble qu'il n'y a que moi qui sache admirer, aimer, envier et souffrir ! Non seulement il me semble mais j'en suis sûre. Je retourne à la fenêtre mais n'écrirai plus rien, à quoi bon ? J'écris si médiocrement et souvent si mal !